‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 9 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

NAVIGATION SUB l'yÉNISSÉI — MINOUSSINSK

Après ces courses dans la campagne, je n'étais pas fâché d'arriver dans une ville ; cependant, avant d'arriver à Krasnoiarsk, je dus passer encore une nuit dans le train postal, qui est toujours en retard. En outre, comme ce train n'a pas de wagon-restaurant, il faut profiter des arrêts aux stations principales pour courir au buffet avaler quelque chose, car il arrive que pour compenser les arrêts aux petites haltes, l'arrêt aux stations munies de buffet se trouve réduit. Aux petites haltes, le train postal ne trouve absolument que de l'eau chaude pour faire du thé ; il faut savoir que le lait, les œufs, etc., sont principalement réservés aux quatrièmes classes du train omnibus. Ceci m'explique que les Russes du train postal voyagent avec leurs provisions, leurs théières et des verres. J'en profitai aussi, grâce à la complaisance d'un jeune ingénieur fraîchement sorti de l'Institut des mines de Pétersbourg qui partage mon compartiment.

Il paraît fort avancé dans ses opinions politiques : son évangile s'appelle dos Capital^ par Karl Marx. Je ne pensais pas que cet ouvrage eût tant d'autorité en Russie, et nous voilà causant philosophie : tous les philosophes y passent, de Platon et Aristote à Comte et à Tolstoï.

NAVIGATION SUR L*YÉNISSÉI 4S

— Tolstoï comme philosophe,dit-il, n'est que ridicule, surtout quand ce vieillard impotent se mêle de prêcher la morale à des jeunes gens.

— Et voilà comment vous, un Russe, appréciez Résurrection et la Sonate de Kreutzer f Je reconnais d'ailleurs quelque vérité dans cette opinion.

— Vous trouvez que Tolstoï n'est qu'un rêveur?

— Je trouve surtout que la seule philosophie est la philosophie naturelle, celle qui est fondée sur les sciences physiques et naturelles. Aristote a fait l'histoire naturelle des animaux, Newton a fait le Livre des principes, Descartes et Leibniz ont fait des mathématiques transcendantes. Comte est un savant, et il a émis le vrai principe : pour les choses en dehors du domaine des sens, nous n'avons pas à nous en inquiéter.

— Mais cela ne sert de rien pour gagner sa vie; Auguste Comte est un théoricien, le positivisme a vieilli; l'économie politique a fait bien des progrès depuis lors. Nous vouions améliorer le sort des hommes de façon à assurer du travail et du pain à tout le monde.

— Quant à admettre des certitudes dans l'économie politique et spécialement dans Marx^ je ne puis y arriver. Les faits d'expérience sociale changent sous des conditions imprévues, modifiées par les inventions et par les passions des hommes. L'économie politique n'est pas une science exacte, ni même une science naturelle; c'est une science morale^ et par là elle touche à l'idéalisme et au roman. Et je reviens aux philosophes qui cherchent la vérité plutôt dans le cœur que dans l'intelligence.

— J'avoue, dit-il, qu'on lit avec plus de plaisir Platon et Tolstoï, malgré leurs erreurs, qu' Aristote et Marx.

— Au moins. chez eux, on voit où se trouve l'erreur; il y a des faits qu'il faut accepter^ où la résignation sert plus que la révolte. Ce n'est pas la philosophie, en somme^ qui nous apprend quelque chose sur la vie — on a dit qu'elle ne valait pas une heure de peine^ — c'est la religion.

Ici il sursaute d'indignation.

— La religion! Mais il n'y a ni Dieu ni au-delà; ce sont des contes d'enfants, des restes des terreurs et des superstitions de l'homme primitif.

£t il rit de l'air le plus candide.

— C'est possible qu'il y ait du vrai dans ce que vous dites^ lui dis-je^ mais cette terreur de l'inconnu n'en subsiste pas moins aujourd'hui^ avec toute notre science.

Il a l'air si bonhomme et si convaincu que j'ajoute :

— Nous resterons en correspondance; je parie que dans dix ans vous aurez changé d'idées. Comment pouvez-vous être si gai en énonçant des principes si peu consolants, même si tristes, que^ s'ils étaient vrais, le monde n'en vaudrait pas la peine?

— Ilfaut^ dit-il, qu'il en vaille la peine sans religion. Il y a tant de réformes à faire f

— Je ne pense pas que ce soit possible. Les Américains, plus pratiques que vous, ont moins besoin d'un idéal que nous autres du vieux monde; pourtant ils ne se passent pas de religion; allez les voir.

Il manie l'allemand avec moins d'aisance que moi^ de sorte qu'il ne peut m'expliquer tout ce qu'il voudrait, et il en est furieux. Alors il me traduit du russe des articles qu'il a écrits dans des journaux politiques. Nous restons bons amis, partageant son thé et mes gâteaux secs. Et il me raconte quelques aventures récentes

NAVIGATION SUR L'TÉNISSÉI 47

d'étudiants à Saint-Pétersbourg. Pour des raisons politiques, on peut facilement être condamné à un an ou deux d'exil en Sibérie. Cette condamnation n'offre rien de pénible. L'exilé peut faire ce qu'il veut dans la localité qu'il choisira en Sibérie, sous la simple sur- Yeillance de la police locale. V... me cite même des jeunes gens à qui cet exil a rendu service : ils ont appris des métiers manuels pour se tirer d'affaire et surtout pour employer leurs loisirs; l'un est devenu serrurier et ensuite s'est occupé à son retour de ferronnerie d'art. Un autre était cordonnier, mais il a renoncé plus tard à faire des bottes qui ne devaient valoir guère mieux que celles dont l'illustre Tolstoï fait cadeau i la haute société russe.

Nous avons passé la ville d'Atchinsk, ville qui n'a d'importance que par son commerce au moyen de bateaux à vapeur avec Tomsk, sur la rivière Tchouline. Ce commerce a diminué depuis que fonctionne le chemin de fer.

Je descends du train à Krasnoiarsk pour aller visiter le district de Minoussinsk. Mais il n'y a pas de bateau tous les jours pour remonter ITénisséi ; aussi je perds deux jours à parcourir les rues de Krasnoiarsk. L'hôtel n'est pas mauvais^ mais il est à la mode sibérienne; il faut s'y faire. Cela vaut encore mieux que les huttes et les repas des paysans. Dans la salle à manger il y a l'orgue inévitable, mais tandis qu'à Moscou j'en ai entendu de merveilleux, valant plus d'un million, celui-ci est lamentable. A Moscou, le grand 3rgue mécanique du restaurant Moskovsky jouait par

xemple l'ouverture de Tannhauser avec son finale en 'ammes chromatiques, de façon à donner l'illusion de

orchestre. A Tomsk même, l'orgue exécutait Carmen

et des opéras russes où se mêlaient le tambour et la grosse caisse de façon discrète, et l'ensemble était agréable. Mais à Krasnoiarsk, Torgue était si détraqué que les accompagnements arrivaient tantôt en avance, tantôt en retard: on eût dit qu'un mauvais plaisant s'ingéniait à couper de battements de caisse et de tambour une fanfare de village jouant déjà faux. C'était curieux tout de même de voir virer et frapper dans leur caisse de verre tous ces instruments désordonnés.

Il y a à la station de grands ateliers de réparation du chemin de fer occupant quinze cents ouvriers, et dont les machines sont mises en mouvement par des moteurs électriques. A côté se trouve une école technique des chemins de fer et la station médico-alimentaire des émigrants qui se rendent dans leurs lots des districts de Krasnoiarsk et de Minoussinsk. La gare est réunie au débarcadère des bateaux à vapeur de l'Yénisséi par voie ferrée.

Si j'ai dû attendre un bateau, du moins j'ai le meilleur de l'Yénisséi; il s'appelle le Sibiriak^ et la traversée devient un vrai plaisir. Le fleuve s'étale sur une largeur de près de 800 mètres, entre des pentes tantôt gazonnées, tantôt couvertes de bois, mais en ce moment dépourvues de feuilles. L'eau est boueuse, c'est le moment de la fonte des neiges; on me dit qu'elle est limpide en été. Au premier arrêt, nous sommes reçus par un archipope et cinq ou six popes entourés de moujiks qui bénissent le bateau en chantant : je n'a pas bien compris le but de cette cérémonie, qui d'ailleurs ne pouvait être que d'un heureux augure pour le voyage.

Voici de jolies collines couvertes de pins verts; à la nuit, sur une côte où l'on ne voit qu'une baraque en

NAVIGATION SUR L'YËNISSÉI 49

bois et des tas de bois de chaufTage destinés au bateau, nous débarquons une troupe de passagers dans une chaloupe; je me demande où ils peuvent aller. Mais voici venir une tarantasse et nous les voyons s'installer et partir.

Le second jour, la côte est plus basse, mais il y a des montagnes à l'horizon : nous passons quelques villages, puis des espaces labourés tranchant par leur couleur noire av£C le vert clair des pentes presque sans arbres. On dirait certaines vallées de la Savoie : mais ici les intervalles énormes entre les champs labourés n'appartiennent à personne, tandis que dans nos riches vallées les moindres lopins susceptibles d'être cultivés le sont diversement. Ici on cultive surtout le blé ; le bateau s'arrête pour embarquer cinq cents sacs de farine pesant une vingtaine de tonnes.

Nous mettons trois jours pour arriver à Minoussinsk, il n'y a que 500 verstes ou kilomètres, mais nous remontons le courant du fleuve qui fait 9 kilomètres à l'heure. La vallée s'élargit, les collines ont toujours l'apparence élevée^ mais cette apparence est démentie par les arbres des sommets, qui seraient trop grands. L'Yénisséi atteint parfois 2 kilomètres de largeur^ ses bords sont rocheux et escarpés. La matinée est ravissante et le fleuve me donne l'illusion du lac Léman. C'est un passager qui me fait cette comparaison avec la Suisse; pourtant il manque ici l'exubérance des arbres et des plantes, et leur vert éclatant et vigoureux contrasterait avec ce vert pâle sibérien; mais la saison ne fait que commencer à peine; à mesure que nous avançons rersle sud, versMinoussinsk, les verts plus vifs du prinemps se dessinent. Chaque année ce doit être une véri* able résurrection, ce passage de six à sept mois de

50 SIDËRIE

glace à des verts resplendissants : les bois reverdissent, c et la face des eaux et le front des montagnes^ ridés et non vieillis •, comme disent les vers sublimes d'Hugo, s'iront rajeunissant, tandis que nous passons si éphémères sur ces éternels fleuves qui ne cessent de prendre aux monts le flot qu'ils portent aux mers.

Nous croisons deux énormes radeaux couverts de colis; le bois et les colis vont à Krasnoiarsk sur cette route qui marche à 9 kilomètres à l'heure; les rivages se couvrent de plus en plus d'habitations.

Lorsqu'on remorque des chalands, le voyage de Minoussinsk dure cinq jours et plus, \et il n'y a que deux bateaux par semaine, sans jours fixes d'ailleurs : l'hiver, les transports se font par traîneaux, et le voyage est encore plus lent, du moins s'il y a des chargements.

Pour débarquer à Minoussinsk, nous entrons avec une extrême lenteur dans un aHluent de l'Yénisséi; il n'y a que trois à quatre pieds d'eau et l'on jette la sonde sans interruption. Pourtant nous abordons sans encombre, et unisvostchik me transporte à travers les rues poussiére^uses bordées de basses isbas, à un hôtel en briques peu engageant, mais c'est le seul.

Je suis frappé de l'inertie des gens de ce pays : on m'avait donné une lettre d'introduction pour l'un d'eux; il s'agit d'aflaires, partout ailleurs, on serait heureux d'une perspective de travail. Ici, j'ai toutes les peines du monde à obtenir un rendez-vous au bout de trois jours, et c'est ensuite la plus complète ignorance et indifférence. Je m'imagine que bien des gens déjà ont dû arriver en Sibérie pleins de bonnes intentions, et en voyant Finertie des gens, la difficulté de changer leurs idées et de les mettre en mouvement,

NAVIGATION SUR L'TÉNISSÉI 51

ont dû repartir découragés. Us ne font rien pour développer leur pays : par exemple ce sont des Danois qui sont venus ici acheter tout le beurre du pays; ils le salent, le transportent et vont le vendre sur le marché de Londres à meilleur marché que le beurre de Normandie : leur succès est très grand. Maintenant, après plusieurs années, le gouvernement s'occupe de cet essor, mais pour que ce soient des Russes qui en profitent. Le Russe attend tout de son gouvernement et se déâe de l'étranger, tout en le trompant lorsqu'il y a avantage; ce district de Minoussinsk est un des plus anciennement peuplés de la Sibérie, parce que le climat et le sol y sont bons; aussi la population est restée, ou peut-être redevenue, tout à fait russe.

L'ingénieur du district n'habite pas Minoussinsk, mais une petite stanitza cosaque^ Karatous, à 80 kilomètres vers l'est^ pour être plus au centre de son domaine minier. J'allais le chercher en tarantasse quand on me dit par hasard qu'il est en courses, à lazikh, au sud-ouest, à 20 kilomètres de Minoussinsk. Cela vaut mieux pour moi, la course sera moins longue et je pars vers huit heures du matin avec ma tarantasse et un vieux cheval blanc, le meilleur, m'afBrme-t-on, qu'on a pu trouver. Nous passons deux branches de l'Yénisséi, la première sur un bac formé de deux pontons avec une roue à palettes dans leur intervalle, mue à bras d'hommes; la seconde branche, plus large, réclame un bac plus sérieux : la roue à palettes est mise en mouvement par un manège à deux chevaux avec transmission par engrenages en bois : c'est intéressant, mais antique; je pense qu'il y a plusieurs siècles qu'on employait ce système en France. Nous faisons 20 kilomètres; laÊieh n'apparatt pas^ nous marchons encore

une heure, deux heures, toujours rien. Pourtant à un village, on m'avertit qu'Iazikh est encore à 7 ou 8 kilomètres : il y a décidément 40 kilomètres depuis Minoussinsk. Le vieux cheval commence à se fatiguer, il faut pourtant aller jusqu'au bout. Au bout de 5 à 6 kilomètres nous sommes toujours devant des coteaux herbeux indéfinis sans arbres. La rivière Abakane, que nous longions, se perd au loin dans une gorge entre des montagnes bleues; c'est pittoresque, mais agaçant. J'avise une yourte bouriate et je m'y dirige. Il en sort un homme et deux enfants; ils ont la face chinoise^ mais les pommettes très bouffies, la peau tendue. Malgré ce type, les enfants sont jolis à voir. A ma grande surprise, ce Bouriate parattconnaître l'ingénieur que je cherche; il n'est pas si loin, il faut retourner au dernier village passé. Ne sachant que penser, je reprends pourtant la direction rétrograde, il est une heure, avec la perspective de ne pas dîner et de rentrer tard à Minoussinsk.

Mais voilà qu'au village indiqué par le Bouriate, on a vu l'ingénieur en question et l'on me conduit dans une cabane où il est en train de dîner avec deux autres ingénieurs, dont l'un parle français. Le changement est complet; nous dînons copieusement, nous visitons une mine de charbon intéressante par son voisinage des mines de fer d'Abakansk, bien que la qualité du charbon ne soit pas très bonne; elle appartient à une compagnie dont fait partie un Français, le marquis de Vassal-Monteil. Puis nous rentrons à Minoussinsk dans une troïka, conduite par un cosaque, qui file au galop; je suis arrivé à 6 heures, tandis que mon vieux cheval blanc ne rentrait qu'à 10 heures du soir.

Le climat de Minoussinsk est sec en été, mais Thivei^

NAVIGATION SUR L'YÉNISSÉI 53

n'est pas très rigoureux et la neige ne subsiste pas, chassée par le vent d'ouest. Dans Teat du district, la neige reste davantage, le vent Taccuniule en certains endroits. Il y a dans Tlrba des mines de fer que je décrirai ailleurs, et sur les rivières Kazer etKizuir des mines de plomb et de cuivre que Ton a très peu, à peine, exploitées, mais qui paraissent de peu d'importance. Enfin ces deux vallées sont remarquables par des falaises indéfinies, de 40 et 50 kilomètres de longueur, de calcaire blanc, de marbre véritable, mais un peu fissuré, comparable à celui d'Italie. Et ceci me rappelle qu'on a appelé ce district l'Italie sibérienne, à cause de son climat.

Mais en ce moment, rien n'y attire l'étranger, ni les logements, ni la nourriture. Aussi j'aihâte de reprendre le bateau pour Krasnoiarsk : j'ai passé à l'attendre trois jours moroses, occupé à rédiger des notes. L'on patienterait plus facilement si l'on savait la date des bateaux, mais on l'annonce tous les jours, et tous les jours on fait ses paquets; rien n'arrive, et l'on redéfait ses valises pour refaire son lit avec ses draps et ses propres couvertures. Enfin le bateau est arrivé, mais il a une course à faire à 90 kilomètres sur l'Abakane, il va chercher un chaland : nouveau retard. Et quand il revient, il faut charger ce chaland et en prendre un second. Encore un retard de vingt-quatre heures. Les charmes de l'Italie sibérienne sont impuissants à m' empêcher de maugréer : si j'avais connu la durée du retard, au lieu de perdre mon temps, j'aurais visité une autre partie du district. Il y a bien un musée de minéralogie, de zoologie et d'ethnographie, mais je connais suffisamment les cailloux; les oiseaux empaillés ont des airs si malheureux, plusieurs n'ont qu'une patte, que

je les néglige; et quant aux vieux costumes et ustensiles mongols, boudâtes et chinois^ je n'en ai pas fait l'objet d'une étude spéciale. On a pourtant affublé de ces oripeaux une série de mannequins typiques aux airs terribles, qui est amusante à regarder. Le conservateur et créateur du musée, un pharmacien, M. Martianof, est charmant, et son aide-pharmacien, qui parle allemand^ a contribué i me faire oublier les longues heures de Minoussinsk.

Le retour à Krasnoiarsk est plus agréable encore que le voyage d'aller. Tout a verdi, c'est le printemps partout, cependant le bateau est loin de valoir le Sibiriak. On l'appelle le Diédouchka^ le grand-père, et ce nom va bien à sa lenteur et à sa vieillesse, nous sommes entassés dans l'unique cabine de première classe; heureusementj'ai retrouvé là mes ingénieurs d'Iazikh.

Les collines de l'Yénisséi sont ravissantes de fraîcheur : voici des forêts vierges, des fonds moussus, des ravins sombres, des falaises fières et élevées. Telle devait être l'Hudson, la superbe rivière américaine, lorsqu'elle n'avait encore que des sauvages sur ses bords. Je cause anglais avec deux Danois qui transportent du beurre : ce pays leur plaît, mais les gens leur plaisent moins; il faut les voir de près pour connaître ce que cache cette bonhomie souriante de certains Russes. A Krasnoiarsk, je verrai une maison anglaise qui est en relations avec eux. Le bateau arrive si tard que je manque le train d'Irkoutsk; c'est vingt-quatre heures à passer à Krasnoiarsk.

La maison anglaise de Krasnoiarsk porte le nom de Poppam : ce sont les successeurs de ce capitaine Wiggins qui remonta le premier le courant de l'Yénis- Béi depuis son embouchure; à son premier voyage, il

NAVIGATION SUR L'YÉNISSÉI 55

apporta des objets si bizarres, des verroteries et, dit-on, des couteaux à scalper, qu'il en fut pour sa peine. Mais la seconde année il apporta des montres, des vêlements, des ustensiles de ménage, et cette fois il eut un plein succès, de sorte que même maintenant on peut acheter à Krasnoiarsk certains objets, comme des conserves, à meilleur compte qu'à Paris. Krasnoiarsk a devant elle un bel avenir, comme Obi, par sa situation sur le transsibérien et sur un fleuve, qui d'un côté traverse une partie de la Chine, et de l'autre communique avec l'Europe, il est vrai, pendant deux ou trois mois seulement. On sait qu'il est question de faire un chemin de fer au nord de l'Obi pour éviter aux bateaux le mauvais passage de la mer de Kara. Si, en outre, on refait les écluses du canal Obi-Yénisséi, il y aara une voie naturelle toute faite pour aboutir au cœur de la Sibérie.

J'allai tout droit de Krasnoiarsk à Irkoutsk. La voie ferrée traverse d'immenses forêts de pins indéflnies de tous côtés, beaucoup d'arbres atteignent vingt à trente mètres de hauteur : le pays forme de longues collines basses entre lesquelles le train court le long des ravins. Parfois on longe l'ancien tract sibérien qui traversait les marais et la taiga^ la forêt sombre et humide, sur une piste formée de troncs d'arbres jointifs, qui maintenant pourrissent sur place. Les incendies sont fréquents dans ces forêts, pourtant l'humidité des ravins les limite quelquefois.

Dans ce trajet Je n'ai noté que la station de Biroussa, dans le district de Nijni-Oudinsk, à cause de ses belles forêts de pins et de sa rivière, la Birioussa; entre celte rivière et TOuda, c'est la laïga absolue. L'Ouda, qui passe à Nijni-Oudinsk, sort des montagnes de l'est de

53 SIDÉaiE

tîinoussinsk, et la vallée qu'elle parcourt renferme les mêmes mines de cuivre et de plomb que les vallées du Kazer et du Kizuir que j'ai citées à Minoussinsk, mais elles ne sont pas exploitées. Il est inutile d'ajouter que dans toutes ces vallées il y a des placers aurifères connus et exploités depuis bientôt deux cents ans.

Nous traversons ensuite une région riche en mines de charbon. Tout le bassin de la rivière Oka renferme de la houille; la principale exploitation se trouve à Tchéremkovo, à côté du chemin de fer; c'est là que s'approvisionnent les locomotives du transsibérien. La bouille abonde aussi plus loin, à Malta, sur les rives de l'Angara, et accompagnée de gisements de naphte, et de salines^ produisant plus de cinq mille tonnes par an.

J'arrivai à Irkoutsk à une heure du matin, par un vent violent. En quittant la gare^ on traverse l'Angara sur un pont de bateaux. Je m'enfouis dans mon manteau, et malgré cela le vent soulève de tels nuages de poussière que j'en suis aveuglé^ et que je ne parviens pas à distinguer l'eau de l'Angara : le roulement de ma voiture sur les planches et les inégalités de pente du pont m'avertissent seuls que je passe la rivière. On paie quelques copecks à l'entrée du pont et Ton vous donne un ticket. Il serait temps de construire un pont plus confortable. Sur l'autre rive je parcours des rues noires aux maisons basses, sans éclairage, où la poussière soulevée fait rage autour de nous, puis c'est une grande place avec plusieurs dômes de cathédrales surmontant les rafales de poussière et attirant l'œil vers les étoiles. Enfin j'arrive à l'hôtel Deko, qu'on m'avait signalé comme le meilleur. Un portier, à moitié endormi dans un vestibule poussiéreux, m'accueille d'un air

NAVIGATION SUR L'YÉNISSÉI 87

renfrogné; il va s'informer des chambres disponibles, puis revient m'annoncer que je puis en avoir une.

Je vais chercher mes bagages dans ma voiture, dont la lueur tremblotante éclaire seule les habitations noires alentour; vraiment j'aime autant Minoussinsk. La ville qui se vante d'être la plus civilisée de Sibérie n'a qu'un pont de bateaux sur une rivière de 200 à 300 mètres de large, et n'a pas d'éclairage. A quoi ont servi les millionsgagnés sur la Lena par les marchands d'Irkoutsk?

Page 1