‹ Sic vos non vobisChapitre 1 sur 6 · A M. CHARLES FOURNEL · texte numérisé non relu

A M. CHARLES FOURNEL

L VOUS souvient, mon cher maître, de ces lODguee soirées que nous passions ensemble , il y a six mois à peine, et où nous essayions lublier, k force de bonne humeur el de poé- ',1a saison si (riste, la cité si morte: — l'hiver,

I vous souvient iks leçons que vous me donniez alors , is le poète indépendant el laborieui , français de cœur et sprit , allemand d'imagination el di! conscience ; — il vouï «s récits des anciens jours que vous me contiez souvent , et où revivait si bien la pieuse ingénuité du moyen âge — do celte comédie , enrm , ijue vous m'avez déroulée im soir , bouffonnerie de marionnettes , où se cachaient des ictéos l([aves et un sentiment profond.

Vous me dîtes alors : — Les chemins sont ouverts, suivez moi ! En travaillant pour les marionnettes, vous pouvez être sérieux et non pédant , absurde et point frivole. Tournez le dos à la fantaisie, ce marivaudage du jour; au bon sens, cette folie de l'art moderne; à l'alexandrin surtout , ce manteau large et râpé, qui drape aisément la misère. « L'ale- » xandrin parle si souvent pour lui-môme, que le poëte qui > s'en sert y peut à peine placer un mot. >» — Ce sont vos propres paroles.

Je vous écoutais sans trop vous entendre , car j'avais alors sur le chantier une comédie de bon sens, en style fantaisiste et en vers alexandrins : un abominable pastiche. Du reste, si j'avais entendu, qu aurais-je fait? Rien qu'une pâle copie de votre drame. Or je n'ai jamais essayé d'épouser la m u.<;e des autres , craignant d'être mal reçu. Pour remplacer Âmphytrion , il faut être Jupiter.

Quelque temps après j'allai à Naples. J'y revis Polichinelle : non pas la burlesque abstraction qui fait des calembours sur les tréteaux de nos saltimbanques , mais la réalité vivante que vous rencontrez à chaque pas sous le ciel italien : le Polichinelle philosophe, riche et libre, dans son pays d'ignorance, de misère et de servitude ; le Polichinelle gai jusqu'à la folie , amoureux jusqu'à la passion , plein de fougue et de paresse, confiant et rusé , sybarite et sobre^ téméraire et lâche ; celui qui rampe à vos pieds quand il a faim — et après

son repas vous méprise , ne songe qu à manger et à dormir, et entretient à ses frais des inrprovisateurs; ne repousse ni bassesse ni crimo ! vole , pilfe , tue au besoin , mais s^agenouille pieusement devant son père et sa madone ; le Polichinelle homme et type, le premier de sa race , le vrai , le seul.

Je me dis aussitôt : Voilà ma comôdie ! L'homme peut garder son nom qui signifie peuple — mais qu'il change de pays et de langue , et , par conséquent , de caractère et de génie ; qu'il renaisse en France et revive, devant nous, pendant un quart d'heure, la vie lamentable qu'il vient d'y traîner vingt ans: qu'il ait deuï faces, comme les héros de la vraie Comédie: l'une sérieuse en soi, l'autre bouffonne pour le public ; qu'il balbutie de son mieux , mais non pas en alexandrins , la langue inimitable de Molière — et, qui sait? le lecteur bénévole lui voudra peut-être du bien !

Ainsi un Polichinelle français et un rhythme nouveau — je n'ai rien essayé d'autre. Ceux qui ont vu dans mon travail une leçon d'histoire philosophique ou une simple farce de carrefour, ont mal compris mon idée : je ne mérite ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Cela dit , mon cher poëte, je rends à César ce qui est à César. Cette œuvre est à vous , recevez-la comme un témoignage d'amitié et de gratitude. J'aurais plus tat reconnu publiquement ce que je vous doig, si je n'avais craint de vous devoir trop peu ; mais, maintenant que mes amis ont bien

voulu , dans leur indulgence , patroner mon travail et m'en demander une nouvelle édition , je regarde comme un devoir de vous remercier devant eux et de leur nommer mon maître.

Et comme Tœuvre vous appartient de droit , l'ouvrier vous appartient de cœur.

Gëkève, le il Août 185i.

SIC ¥OS MON ¥OBIfi.

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