‹ Sic vos non vobisChapitre 2 sur 6 · POLICHINELLE. GÉRONTE · texte numérisé non relu

POLICHINELLE. GÉRONTE

GÉRONTE

Seigneur Polichinelle, holà !

POLICHINELLE

Seigneur Géronle, qu'est cela?

Vous m'appelez?

GÉRONTE

Je suis fort aise De vous voir, ne vous en déplaise ; Car, outre que vos qualités •Me reviennent de tous côtés , Vu que partout on vous renomme, Vous avez Pair d'un galant homme.

Çà, boutez dessus, s'il vous plaît.

POLICHINELLE

Seigneur, je suis votre valet.

GÉRONTE

Point de compliments, je vous prie.

Je connais votre seigneurie Depuis bien longtemps. Dieu merci ; Vous étiez haut comme ceci , Que vous aviez la face ronde La plus grassouillette du monde.

On m'a toujours dit contrefait, Maigre et chétif.

GÉRONTE

On a mal fait :

Ce sont des envieux, je gage.

Qui vous ont lenu ce langage.

Allons, touchez là, s'il vous plait.

POLICHINELLE

Seigneur, je suis votre valet.

GÉRONTE

Ouais, seigneur Polichinelle, N'étiez-vous point en sentinelle?

POLICHINELLE

Non.

GÉRONTE

Vous avez l'air, entre nous , D'un galant qui fait les yeux doux.

POLICHfNELLE.

C'est faux.

GÉRONTE

N'est-il point une fille Assez avenante et gentille

POLICHINELLE

Aucune.

GÉRONTE

Qui là, dans la tour.

Est enfermée à double tour?

POLICHINELLE

Je ne sais, vous dis-je.

GÉRONTE

On raconte Qu'un vieux ladre, marquis ou comte.

Un vilain sans cesse en courroux La tient là haut sous les verroux; De jour fait la garde auprès d'elle Et de nuit la tient sans chandelle , Craignant les (lambeaux insolents Qui montrent la route aux galants.

POLICHINELLE

Je ne sais qui c'est.

GÉRONTE

On rapporte, Que tous les soirs, à cette porte.

Un beau garçon, fait comme vous,...

POLICHINELLE

Chansons que tout cela !

GÉRONTE

Tout doux!

. . . Aussitôt que la nuit commence , Soupire et chante la romance.

POLICHINELLE

Chansons !

GÉRONTE

Fort bien ! . . . qu'un beau garçon Soupire et chante la chanson.

POLICHINELLE

Point.

GÉRONTE

On se trahit, quoi qu'on fasse, Veuillez me regarder en face :

J« parîrais bien..... >

Pariez.

GÉRONTE

Regardez-moi donc : vous riez !

Nenni.

POLICHINELLE

GÉRONTE

Vous faites le rebelle En vain : vous riez de plus belle !

POLICHINELLE

Du tout.

GËRONTE.

J'ai gagné mon pari :

Vous voulez être son mari.

POLICHINELLE

Non, non, cent fois non. Que je crève, Si tout cela n'est point un rêve, Et si même je sais le nom

De qui non, non, mille- fois non!

(Il tourne le dos à Géronte. )

GÉRONTE

Hé bien ! j'en ai peine, et pour cause :

M'eussiez-vous confessé la chose, Ainsi qu'un bon ami le doit, Je vous aurais montré du doigt La place où votre seigneurie Eût pu dresser sa batterie.

POLICHINELLE

Hai!

GfiRONTE.

Mais puisque vous ignorez Le nom de qui vous adorez

POLI€fiIN£LLB.

Seigneur, montrez-moi sans rancune....

GÉRONTfi.

Neiini, vous n'en savez aucune.

POLICHINELLE

Vraiment, j'en sais plusieurs.

GÉRONTE

Non pas :

Vous ignorez que sur ses pas Un vieux loup-garou guette et veille.

POLICHINELLE

Si fait, je le sais à merveille.

GÉROIfTE.

Point. Vous n'êtes jamais ici Et jamais n'y chantez.

POLICHINELLE

Mais si !

GÉRONTE

Chansons ! El puisque, pour tout dire, Vous regardez les gens sans rire....

POLICHINELLE

Si fait, j'ai ri, j'ai beaucoup ri •.

6ÉR0NTE.

Vous ne serez pas son mari.

(Il tourne le dos à Polichinelle )

Au nom du ciel, seigneur Géronte, N'ayez pas la tête aussi prompte i Voulez-vous me faire mourir?

GÉRONTE

Allons ! je me laisse attendrir.

Ainsi vous aimez cette dame?

POLICHINELLE

Certe.

GÉRONTE

Et vous la voulez pour femme?.

POLICHINELLE

Sans doute.

GÉRONTE

Et cherchez un moyen De mener l'aventure à bien?

POLICHINELLE

Oui.

— rr —

GÉROIfTE.

Sans que votre cœur balance, Même devant la violence ?

POLICHIIIELLE.

Tope !

&É110NTE.

Embrassez-moi, s'il vous plaît.

POLICHINELLE

Seigneur, je suis votre valet.

(Ils s'^embrasseat. )

GÉRONTB, kn montrant le château^

Voyez- vous pa& cette fenêtre ^ Où jama'is le jour ne pénètre, Sous des- rideaux toujours baissés ^ (En guenilles, mais- rapiécés) A travers des grilles- épaisses Et de& barreaux de mille espèces Et des volets et des- verroux Où l'on a bouché to«s les trous ?^...

paLicmnELLE.

Je la vois^ bien.

«ÉRONTE.

C'est la croisée Oàdonieurc voirc épousée^

POLICHINELLE

Hé bien ! que faut-il faire?

GÉRONTE

Il faut Tout bonnement grimper là haut.

Grimper là haut?

GÉRONTE

Sans qu'on diffère.

POLICHINELLE

Grimper là haut, diantre! et quoi faire?

GÉRONTE

Enlever la fille. En avant, Et profitez de ce bon vent !

A défaut de flambeau qui brille Sur la tour, à travers la grille.

Vous avez la lune qui point :

Le ladre ne l'éteindra point !

POLICHINELLE

Mais comment puis-je entrer cbez elle?

GÉRONTE

Par la croisée.

POLICHINELLE

Et sans échelle?

GÉRONTE

Les fentes sont des échelons Et la tour en est pleine. Allons [

Puis, ma foi, la grille est solide.

GÉRONTE

Mais la muraille est invalide :

Un hon coup de pied ferme et sec, Le mur tombe et la grille avec.

POLICHINELLE

Peste ! le cas est d'importance Et peut conduire à la potence.

N'est-il pas de biais plus aisé?

GÉRONTE

N'avons-nous pas assez causé?

Songez, seigneur, qu'outre la joie De ravir au vilain sa proie.

De faire plus de cent jaloux.

D'avoir sans cesse auprès de vous Une épouse belle et bien faite Dont le cœur soit toujours en fete^

Qui vons appelle son petit

£t vous donne un riche appétit^

Vous comWez de gloire étemelle

La raee des Polichinelle

Hé l faut-il vous mettre au défi?

Vous avez peur san& doute.

Ahfiî

( Il s^éiance vers la tour et monte à Tassaut. }

GÉRONTE, à part.

Il m'a doftné bien de l'ouvrage,

Mais il cède enfin. [Haut) Bon courage !

Montez sans crainte et d'un pied sûr

Par les crevasses du vieux mur!

Garilez de clore la paupière

Et, partout où manque une pierre,

ïenez-vou^ du pied, de la main ! —

Vous voici plus qu'à mi-chemin.

L'odeur du gibier vous invite

A tenir bon, à grimper vite.

Un peu plus haut ! . . . . comme cela ! . . . .

Encore un peu ! . . . vous y voilà !

Sus ! n'endormez pas votre zèle !

Si vous voulez entrer chez elle,

Frappez le mur à tour de bras,

x\ gramls coups de pied... Patatras!

( Le Marquis parait au haut de la tour, y

LE MARQUIS

Qui fait du bruit, quand je repose?

Je vois là dessous quelque chose,

Qui s*introduit à pas de loup

Or ça, maître juré filou.

Cuistre, vrai gibier de potence.

Nous allons faire pénitence :

Je vais te bailler pour leçon Un compliment de ma façon !

(La Belle paraît à la fenêtre dont la grille s'est détachée.)

GÉRONTE à Polichinelle.

N'écoutez pas ce mauvais drille, Seigneur, et tenez bien la grille :

Ce sera l'échelle par où , Laissant crier son loup-garou, Vous ferez descendre madame.

LE MARQUIS

Je vois là dessous une femme.

Qui se glisse tout lentement.....

Morbleu, c'est un enlèvement !

Je ne rêve point : c'est bien elle.

(La Belle arrive au pied de la tour ; Géuontë la prend par la main.)

GÉRONTE à Polichinelle.

Vivat, seigneur Polichinelle !

Mais attendez , ne bougez pas l

Je vois venir le guel ]à bas :

Le guet n'entend pas raillerie ; Cachez-vous donc bien, je vous prie. Et m'attendez.

POLICHINELLE

entre dans la chambre d'où La Belle est sortie, et s'y cache.

Je vous attends.

GÉRONTE

Le marouffle attendra longtemps.

(11 entre avec La Belle dans le palais d'or.)

LE MARQUIS

C'est elle. Ob la sotte, oh la laide, Oh l'infâme l Au secours, à Taide !

Mais quoi, l'on me laisse crier?

A l'assassin, au meurtrier î A moi mes valets et mes pages, Mes cochers et leurs équipages.

Mes chiens courants et mon chasseur.

Mes dogues et mon confesseur !

Qu'on se rassemble, qu'on s'amasse De toutes parts, en foule, en masse !

(Personne ne vient.)

Point de quartier pour mes bourreaux !

Qu'on dresse un gibet assez gros, Pour y pendre toute leur bande — Et s'ils échappent qu'on m'y pende !

(Il tombe épuisé sur la place.)

ENTRÉE DE BALLET

Trois Bourgeois dansent, en faisant sonner leurs écus, autour du Marquis étendu sur le pavé, et narguent, avec des gestes impertinents dirigés contre la fenêtre de la tour, Polichinelle invisible. — Trois Paillasses déguisés en orateurs amusent les Bourgeois par des gambades et des luttes grotesques et leur font mille civilités icsplus plaisantes du monde- — Trois Étrangers se jouent des Paillasses et des Bourgeois et, les tenant par le nez, les font aller où bon leur semble. — Un Anglais se frotte les mains

POLICHINELLE à la fenêtre de la tour.

Ça, j*écoute et n*enlends plus rien.

L'ami Géronta tarde bien

Il s'est caché, je Ten soupçonne..

Je regarde et ne vois personne.

Il m'a dit de l'attendre, mais...

Je crains qu'il ne vienne jamais.

M'aurait-il joué de la sorte?

De ce doute il faut que je sorte.

Je risque fort en descendant, Que le guet me montre la dent, Mais bah ! mon dos et mes oreilles Sont sujets à crises pareilles.

Au lieu que, si je reste ici, Je meurs d'angoisse et de souci.

(Il descend.)

Hé quoi, je ne vois rien : pas d'armes, De bâtons, d'archers, de.gendarmes? — Holà! seigneur Géronte, holà!

Ouais, le traître n'est pas là : M'aurait-il?... j'en crève de honte — Hé ! Géronte, seigneur Géronte ! — Voilà comme on traite les gens?

Ciel ! que n'ai-je ici vingt sergents.

Qui me prennent sans résistance Et qui me rossent d'importance, Car au moins je saurais pourquoi Le gueux se cache et reste coi.

Il faut que je l'appelle encore :

Hé Géronte, vieille pécore!

Comment veut-il être appelé?...

Vilain museau de chat pelé, Fourbe, coquin, voleur infâme.

Veux-tu bien me rendre ma femme?

A quoi bon crier? Le butor Est rentré dans son palais d'or, Et, non content d'avoir la fille, Il a même emporté la grille.

Afin qu'il tienne ainsi grillé.

Le ladre, ce qu'il a pillé.

Mais corbleu, c'est trop d'impudence!

Je te ferai changer de danse.

Et nous allons voir à l'assaut Lequel de nous deux n'est qu'un sot.

(Il s'élance vers le palais d'or.)

Oui, mais comment prendre la place ?

Cet or est glissant comme glace :

Pas une fente où se tenir ! — Ciel ! que faire, que devenir?...

Hélas, pauvre Polichinelle, Il faut renoncer à la Belle !

A quoi bon Tadorer encor?

Que peux-tu contre un palais d'or?

Cet or est plus dur que la pierre : Il n'est pas si forte rapière Qui ne s'y brise en vingt morceaux.

Et tu veux t'y frotter les os ?

Si du moins, par miséricorde, On daignait m'offrir une corde, Pour y grimper vers mon voleur, Ou pour m'y pendre de douleur !

Mais je n'ai dans mon escarcelle Pas le moindre bout de ficelle...

Je suis gueux à faire pitié...

PANCRACE

sa lanterne à la main, s'approche de Polichinelle et s'incline

jusqu'à terre.

Sire, je vous baise le pié.

POLICHINELLE

Vraiment, si je n'ai la berlue, Voilà quelqu'un qui me salue.

PANCRACE

Je vais, ma lanterne à la main.

Cherchant un roi par tout chemin ; Or le seigneur que je désire , Je le tiens enfin : c'est vous, sire ; Soyez donc mon maître.

POLICHINELLE

Je croi Que ce fou me prend pour le roi.

PANCRACE

Que Votre Majesté pardonne.

Si j'ose, avant qu'on me l'ordonne,

Paraître à ses petits soupes.

POLICHINELLE

Mon pauvre ami, vous vous trompez :

Ce n'est pas sire qu'on me nomme, Je ne suis roi ni gentilhomme, Mais je ne vis qu'en travaillant Et n'ai pas même un sol vaillant; Pour mes petits soupes, je pense Qu'ils vous rempliraient peu la panse

Ce soir, eussiez-vous tout mangé, Vous n'en seriez point dérangé ; Aussi, mon cher, je vous engage Tout net à me trousser bagage.

PANCRACE

Daignez, sire, écouler pourquoi Vous êtes mon seigneur et roi.

Notre philosophie enseigne Que le droit, la force et le règne, Se déparlant de l'unilé.

Convergent vers Tubiquilé ; Or Tubiquité, c*esl Tespace Où disparaît tout ce qui passe, Mais où se trouve résolu Mon problème, l'X absolu; Or cet X absolu, c'est l'homme.

Par qui s'absorbe et se consomme L'Etre virtuel ou latent Dans l'Être actuel ou patent; Pout ce, lénorisant cet Être, Vous êtes roi, seigneur et maître, Et moi, votre humble serviteur.

Voilà, certe, un profond docteur!

PANCRACE

Ma phrase paraît vous déplaire.

Sire : elle est pourlanl assez claire; Ai-je par quelque obscurité Assombri Votre Majesté ?

POLICHINELLE

Point. Je me sens prince avec joie :

J'aime le nom qu'on m'en octroie, Et j'en pourrais, sans compliments.

Accepter les appointements. . .

Cependant un point m'embarrasse.

PANCRACE

Sire, exposez-le-moi, de grâce.

POLICHINELLE

Comment se fait-il, qu'étant roi.

Ma maison soit en désarroi, Que je dorme en plein air et n'aie Sur moi pas un sol de monnaie ; Qu'adorant et voulant servir Une fille, aimable à ravir, Que j'ai bravement arrachée Au loup qui la tenait cachée.

Au lieu de me donner sa main.

Convoitant mon royal hymen, La friponne, à mon nez, s'envole Chez un renard qui me la vole?

PANCRACE

C'est bien fait.

POLICHINELLE

Comment ! e*est bien fait?

J'en demeure tout stupéfait, Seigneur docteur, et vous engage A changer bientôt de langage.

PANCRACE

Aurai-je eu le désagrément De vous déplaire ?

POLICHINELLE

Enormément.

Voyez-moi ce juge suprême Avec sa face de carême !

PANCRACE

Notre philosophie a dit

Assez haut pour qu*on Tentendit,

Que tout va bien sur notre terre.

POLICHINELLE

Elle aurait mieux fait de se taire.

Ainsi donc c'eût été bien fait Que le guet m'eût pris?

PANCRACE

En effet.

POLICHINELLE

Et qu'il m'eût traîné par l'oreille Au fond d'un cachot?

PANCRACE

A merveille.

POLICHINELLE

Ou que le bâton d'un bourru M'eût longtemps frappé sec el dr.u?

PANCRACE

Fort bien, sire.

Ou, de guerre lasse, Qu'on m'eût laissé mort sur la place?

PANCRACE

Assurément.

POLICHINELLE

Ou qu'à tes yeux On m'eût pendii ?

PANCRACE

De mieux en mieux

POLICHINELLE

Attends, vilain masque de cire, Je m'en vais te frotter

PANCRACE

Hé, sire, Par quelque injure ai-je irrité L'humeur de Votre Majesté?

POLICHINELLE

Quoi ! si tu m'as par quelque injure?...

PANCRACE

Calmez-vous, je vous en conjure.

Vous eût-on pris comme un vaurien, Rossé, pendu, c'eût été bien...

POLICHINELLE

Ha, docteur enragé ! . . .

PANCRACE

... Mais comme, Sans qu'on vous pende ou vous assomme, Tout est fini, c'est mieux encor.

Êles-vous satisfait ?

POLICHINELLE

D'accord, Pourtant un plus heureux partage

Me satisferait davantage, Et je voudrais que la maison Où le ladre lient en prison Le doux trésor que je révère, Au lieu d'être en or, fût en verre.

PANCRACE

II vaut mieux que le doux trésor Soit caché dans un palais d'or.

POLICHINELLE

Faudra-t-il toujours que tu dises D'impertinentes balourdises , Vieux crâne de baudet têtu ?

C'est mal fait, coquin, m'entends-tu?

Cette maison, pour te confondre, Qu'y peut-on faire?

PANCRACE

On la peut fondre.

POLICHINELLE

Hein, qu'as^tu dit? Répète un peu?

PANCRACE

II faut, sire, y mettre le feu.

POLICHINELLE

Mais où prendre ee feu, de grâce?

PANCRACE

Dans ma lanterne.

POLICHINELLE

Bon Pancrace !

Doctemenl, docteur, doctement!

Tu viens de perdre en un moment Ta face jaune et ton air cuistre.

Aussi je te ferai ministre !

(Se tournant vers le palais de Géronte.)

Ahl gueux, tu m'as voulu piller?

Hé bien! moi, je veux te griller.

Je vais faire une poêle à frire De ton palais : nous allons rire!

A Pancrace.

Tu m'as fait roi, hé bien morbleu, Je veux te faire pape 1 — au feu !

(Il met le feu au palais d'or.)

ENTREE DE BALLET

Au bruit des cloches et des tambours, une grande foule se rassemble et dause péle-méle, daos le plus affreux désordre. Trois Docteurs alimentent le feu en y jetant quantité de petits livres et de grandes feuilles de papier. — Les trois Paillasses, déguisés en apothicaires et armés des insignes du métier, font semblant de vouloir éteindre le feu avec leurs instruments, mais en réalité l'entretiennent. — Les trois étrangers dansent malgré eux un menuet qui ne les amuse guères. — Le tocsin sonne, la maison flambe. — L'Anglais se frotte les mains.

POLICHINELLE, PANCRACE, GERONTE.

GÉRONTE en dedans.

Que de chaleur et de fumée !

Pesle! ma chambre est enflammée.

Où courir, où ne pas courir?

C'en est fait, il me faut mourir!

Imprudent l j*ai clos mes paupières.

Avant d'éteindre les lumières, El maintenant tout est détruit :

Je suis consumé, fondu, cuit.

Et là, derrière cette porte, La Belle dort. — Bah ! que m'importe !

Qu'elle grille, tant pis ; mais moi , Je me sauve : chacun pour soi .

(II se sauve.)

PANCRACE à Polichinelle,

Le feu vous a frayé la route

El le vieux ladre est en déroute :

Allez vite et tirez du four

Le mets friand de votre amour.

(Polichinelle entre par une porte dans la maison ; La Belle en sort par une autre ; Pancrace saisit La Belle par un bras.)

PANCRACE à la Belle.

Je vous tiens enfin, ma berbère.

Ha ! voilà bien des nuits que j'erre Et rôde en tous pays chrétiens Pour vous trouver — mais je vous tiens !

(Ignace sort de l'église.) IGNACE à Pancrace.

Que vois-je et qu'ai-je vu, mon frère?

Ciel ! vous êtes si téméraire.

Que de nuit, jusqu'en cet endroit , Vous veniez m'enlever mon droit?

pancrace.

Voilà bien de nos sottes bêtes.

Diles-moi, cuistre que vous êtes, Quel droit vous avez.

IGNACE

Quel droit j*ai?

Madame appartient au clergé :

C'est un bien du sacré collège Et tu commets un sacrilège.

(11 prend La Belle par les cheveux, qu'elle porte dénoués.);

PANCRACE

Pour nous piper un tel oiseau, Regardez-moi le beau museau !

IGNACE

Lâche, ou je casse ton baptême Et je te frappe d'anathême.

PANCRACE

Tu m'en verras tout affligé.

IGNACE

Sois donc maudit !

PANCRACE

Bien obligé !

(Le Marquis, qu'on croyait mort, se relèfve.)

LE MARQUIS

Tout beau! de par ma bonne lame, Ils sont deux autour de ma dame!

Mais je ferai valoir mes droits, Et, s'il vous plaît, nous serons trois.

(Il prend La Brlle par uoe oreille.)

Venez ça, que je vous querelle!

Vous avez quitté ma tourelle ; Mais je veux, à coups de marteau.

Vous clouer au fond du château Et restaurer si bien, vilaine, Votre logis de châtelaine, Qu'on n'en brise plus les barreaux.

Rentrez vite, — et lâchez, marauds !

(GÉHONTB, qui s'était sauvé, revient sur ses pas.)

GÉRONTE

Ma vie est sauve et je regrette D'avoir délaissé la pauvrette.

Si je pouvais ha, la voici!

Ils sont trois autour d'elle ici.

Qui la tiraillent sans se battre;

Mais, s'il vous plaît, nous serons quatre.

Venez, ma Belle, et laissez-les.

Je possède un autre palais,

Où nous vivrons sans incendie.

Et, sans qu'on nous en congédie,

Dans le plus calme des bonheurs — De grâce, làchez-la, seigneurs!

(Polichinelle sort de la maison.)

J'ai parcouru tout Tédifice, Du grand salon jusqu'à Toffice, Et m'y suis à moitié brûlé, Sans trouver rien : je suis volé !

Ouais I la voici dans la rue.

Toute la foule est accourue Et quatre Tont prise au collet ; Mais nous serons cinq, s'il vous plaît.

(Il prend La Belle par l'autre bras.)

Tous ensemble je vous affronte :

Moine, docteur, marquis, Géronte, Vous, vos archers, vos spadassins, Vos écus et vos capucins, Vos loups et vos croquemitaines Et toutes les fièvres quar.aines , Qui vous viendraient bientôt miner, Si j'en avais à vous donner.

(Chacun tire La Belle de son côté : Polichinelle et Pancrace en avant, le Marquis; Géronte et Ignace en arrière.)

IGNACE

Mes frères, mettez, je vous prie.

Une digue à votre furie.

Car, en tirant de tous côtés L'objet que vous vous disputez, Après mainte et mainte blessure, Vous le tuez : la chose est sûre, Et ne garderez en vos mains Que lambeaux de membres humains.

.Au lieu d'agir en sens contraires, Mieux vaudrait vous unir, mes frères, Et, réunis, rouer de coups Le plus dangereux d'entre vous :

Cette âme basse et criminelle, Ce fripon de Polichinelle l

Au Marquis.

C'est lui qui vous a fracassé

A Gérante.

Et lui qui vous a fricassé ;

A Pancrace.

Il nous tùrait bientôt, le traître.

Nous deux : vous docteur et moi prêtre.

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