‹ Sicle de Louis XIVChapitre 1 sur 447 · Sicle de Louis XIV · texte numérisé non relu

Sicle de Louis XIV

François-Marie Arouet, fils d’an ancien notaire, devenu trésorier de la Chambre des comptes, naquit à Paris, le 20 février 1694 ; plus tard il prit le nom de Voltaire, pour se distinguer de son frère aîné, suivant un usage assez ordinaire dans la riche bourgeoisie. Ce nom doit retentir pendant tout le xviii® siècle, objet de la colère ou de l’admiration, mais jamais de l’indifférence.

Voltaire est en effet le représentant le plus vrai, le plus complet de son temps ; il n’est resté fidèle au siècle de Louis XIV que par le goût et la pureté du style ; mais par les idées il a contribué plus que tout autre au mouvement général des esprits. Son but n’a jamais été l’idéal, la perfection ; il vise surtout au succès, il veut le triomphe de sa pensée ; aussi, doué d’un génie universel, plein de verve étincelante, d’un travail facile et infatigable, il a tout entrepris : poésie sérieuse et légère, histoire, métaphysique, sciences naturelles, pamphlets, etc.; et presque toujours il a réussi. Après de brillantes études chez les jésuites du collège Louis-le-Grand , le filleul de Pabbé de Châteauneuf fut accueilli et fêté par la société épicurienne du Temple, par les Conti, les Vendôme, les La Fare, les Chaulieu, qui, dans les dernières années de Louis XIV, semblaient déjà les précurseurs de la littérature du xviii® siècle. Sous la Régence, Voltaire fut enfermé à la Bastille, pour un pamphlet dont il n’était pas lenteur: il en sortit avec son poème de la Ligue^ ébauche de la Henriade^ et sa première tragédie, Œdipe (1718); il ne craignait pas d’imiter Sophocle et de lutter contre Corneille ; il réussit, et la France crut déjà reconnaître en lui le troisième de ses grands poètes tragiques.

La chute d'Artémire ne le découragea pas un instant ; il se releva par le succès de Mariamne (17 24); déjà l’abbé Desfontaines avait fait publier, on ne sait par quelle indiscrétion, le poème de la Ligue ^ mais avec des fautes et des vers de sa façon ; Voltaire se préparait à donner une édition moins fautive et plus complète de son ouvrage, qui avait obtenu un grand succès, lorsque, grossièrement insulté par le chevalier de Rohan-Chabot, il demanda, mais en vain, réparation ou vengeance. Il fut môme arrêté de nouveau, et ne sortit de la Bastille qu’à la condition de s’expatrier (1726).

Il partit pour l’Angleterre et passa trois ans dans ce pays, où il devait compléter son éducation ; il y acheva son épopée de la Henrîade^ brillante contrefaçon d’Homère et de Virgile, qui fut accueillie avec

INTRODUCTION

enthousiasme par les Anglais. Il vécut surtout au milieu des libres penseurs; et lorsque, par l’intervention de M. de Maurepas, il put 'entrer en France (17 29), il rapportait, outre le riche produit de son poëme, un ample approvisionnement d’érudition antichrétienne, de nouveautés scientiOques et d’inspirations dramatiques; il revenait, admirateur de Locke et de Newton, de Milton et de Shakespeare.

11 essaya de mettre sur la scène française l’esprit de la liberté anglaise, dans Brntus (1730) et la Mort de César (1733), et il se releva de la chute d'Ériphyle par l'éclatant succès de Zaïre (17 32). C’est dans une retraite de quelques mois à Rouen qu’il écrivit ces deux dernières tragédies; après son élégie célèbre sur la mort de MUe Lecouvreur, il avait cru devoir quitter momentanément Paris, et il profita de cette tranquillité forcée, pour achever et publier en secret son Histoire de Charles III (1731).

Il revint avec Zaïre^ la plus touchante de ses créations, inspirée sans doute par les souvenirs de Shakespeare, mais surtout animée par l’esprit du christianisme et par les sentiments chevaleresques de la Croisade.

Dès lors les œuvres de Voltaire se multiplient, et elles sont de tout genre: le Temple du goût, sorte de Ménippée en prose et en vers, est un badinage charmant, où il juge avec esprit et indépendance les morts et les contemporains (1733); dans ses Lettres philosophiques sur les Anglais (1734), il attaque le pouvoir absolu, le clergé, la religion, et mérite un arrêt du parlement qui condamne au feu son livre audacieux (1735). Adélaïde du Gnesclin, d’abord sifflée en 1735, doit reparaître dix-huit ans plus tard sous le nom du Duc de Foix^ et obtenir alors de légitimes applaudissements ; plus tard encore le talent d’un acteur célèbre, Lekain, fera enfin apprécier les beautés réelles de la tragédie, d’abord méconnue.

Voltaire se fixe alors auprès de la marquise du Châtelet, au château de Cirey, sur les frontières de la Lorraine et de la Champagne; c’est comme un premier asile qu’il s’est prudemment ménagé pour pouvoir écrire en toute sécurité. 11 semble d’abord tout occupé de sciences ; il a un cabinet de physique, il adresse des mémoires à l’Académie ; U concourt même pour les questions qu’elle propose, mais il est arrêté dans cette voie par les sages avis du géomètre Clairaut ; H a du moins publié les éléments de la philosophie de Newton (17 38-41), et popularisé les découvertes et les théories de l’illustre savant. C’est dans celle période de sa vie qu’il composa trois tragédies, célèbres à différents litres : Alzire (1736), qui rappelle Zazre, Mahomet ou le fanatisme (17 41), et Mérope (1743), peut-être la plus parfaite et assurément la plus pure de ses œuvres dramatiques. Il préparait alors k Siècle de Louis II V et VEssai sur les mœurs et Vesprit des nations^ sans parler d’opéras, comme Tanis et Zélide (1735); de comédies, comme V Enfant prodigue (1736) ; de satires, comme le iVondam (17 36); de poésies philosophiques, comme les Discours sur T homme {\1 2 17 37), d' Observations sur Law, Melon et Duiot (1738) ; et d’un Essai sur la naturt du feu et sa propagation (17 38), etc.

NOTICE SÜR VOLTAIRE,

Vîl

Voltaire avait déjà depuis longtemps osé aspirer à une place dans l’Académie française ; il n’eut pas même l’honneur de balancer les suffrages, et un certain M. de Boze prononça qu’il ne serait jamais un personnage académique. Il est vrai qu’un tout autre homme, Montesquieu, écrivait ces paroles, qui peignent assez bien l’opinion de ses confrères • a H serait honteux pour l’Académie que Voltaire en fût; et il lui sera qua^ue jour honteux qu’il n'en ait pas été. »

Après la mort ûm cardinal Fleury, qui avait toujours redouté la hardiesse de l’écrivain, Voltaire fut désigné pour lui succéder; mais Boyer fut encore préféré à Voltaire, qui se consola facilement de son échec, en se moquant du nouvel ^/'adémicien (1 74 3).

Cependant il était lié depuis 17 36 îwec le prince royal de Prusse ; Frédéric, passionné pour la littérature française, l’avait choisi pour son confident et son guide, et Voltaire corrigea:ii, «on Anti-Machiavel, réfutation des doctrines perverses de l’auteur du Princj>^ lorsque Frédéric H, devenu roi en 17 40, oublia facilement ses théories, en enlevant la Silésie à Marie-Thérèse. Voltaire, qu’il n’avait pas oublié^ fut chargé d’une négociation en Prusse, afin d’unir plus étroitement là politique de Frédéric à celle du gouvernement français. Malgré ses services diplomatiques et sa réputation littéraire, il aurait encore longtemps vécu dans une demi-disgràce, si la faveur de Mii^e de Pompadour ne l’avait alors soutenu auprès de Louis XV. Il eut une pension sur la cassette, fut nommé historiographe du roi, gentilhomme de la chambre, enfin il put entrer à l’Académie (1746). Mais la courl’inspirait médiocrement ; la Princesse de Navarre, le Temple de la gloire et môme le poëme de Fonienoy sont de faibles ouvrages, et lui-môme pouvait écrire :

Mon Henri Quatre et ma Zaïre,

Et mon Américaine Alzire,

Ne m’ont valu jamais un seul regard du roi.

J’eus beaucoup d’ennemis avec très-peu de gloire;

Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi,

Pour une farce de la foire.

Mais Louis XV ne l’aimait pas, et M>^e de Pompadour, capricieuse dans sa faveur, abandonna bientôt Voltaire pour préconiser outre mesure le vieux Crébillon. Alors Voltaire retourna à Cirey, vécut à Lunéville, à la cour du roi Stanislas, et, après la mort de Mme du Châtelet, il alla composer chez la duchesse du Maine, Sémiramîs, Oreste et Rome sauvée qu'il pouvait victorieusement opposer aux trois tragédies de Crébillon, Sémiramis, Électre et Catilina»

Cédant enfin aux instances du roi de Prusse, il partit pour Berlin (1750), reçut le titre de chambellan, la croix de l’ordre du Mérite, et une pension de 20,000 livres; mais bientôt fatigué des exigences de son royal protecteur, des jalouses intrigues de Maupertuis, il recommença son existence errante, après une rupture assez vive, qui fut l’occasion de diatribes étincelantes d’esprit et de méchanceté. 11 n’avait publié, outre plusieurs romans, que le Siècle de Louis XIV, son chef-

INTRODUCTION

d’œuvre historique. Enfin, après un assez court séjour en Alsace, il vint s’établir à Ferney, sur les frontières de la Suisse.

Dès lors le patriarche de Ferney, comme on l’appelait, fut une puissance incontestable en Europe, et pour beaucoup une idole. Courtisé par les princes et les rois, il régnait lui-môme sur l’opinion publique, redoublant d’activité à mesure qu’il vieillissait, multipliant ses ouvrages, et malheureusement ses pamphlets et ses att-M^^s contre le christianisme. Citons seulement les Annales l’Empire ( 1754); VEssai sur les mœurs et l’esprit des nations d-puis Charlemagne (1756); le Précis du siècle de Louis XV; VHP'^ire de Russie sous Pierre le Grand (1759-63); la Philosophie d^ i'fiistoire (1705); VHistoire duparlement de Paris (1769), etc.: «t, parmi ses tragédies, VOrphelin delà Chine (1755); Tancrèd>> 0^^^) \ les Guebres ou la tolérance (1769); Sophonisbe [\776}i Irène, Agathocle (17 7 8). Ajoutez à cela des romans, des satn-es, des pamphlets, en prose, en vers, des morceaux de critiqun? de philosophie, de littérature, d’économie politique, réunis le titre de Dictionnaire philosophique ou placés dans ses Mélanges, Sa volumineuse Correspondance , pleine de bon sens, d’esprit, parfois même d’éloquence, est assurément l’un des monuments les plus curieux et les plus remarquables du xvme siècle. Elle nous fait connaître Thomme même, avec ses passions, ses injustices, ses impiétés et aussi sa générosité, son courage, eon humanité. « Ce même homme qui, dans une satire grossière et impie, profanait la mémoire héroïque et sainte de Jeanne d’Arc, publiait des Commentaires sur Corneille, pour doter une petite nièce du grand homme, qu’il avait adoptée; par son éloquence, animée delà passion de la justice et de l’humanité, il réhabilitait la malheureuse famille de Calas, protégeait le jeune d’Etallonne, complice de La Barre, dérobait au supplice la veuve deMontbailli, protestait contre l’odieuse condamnation de Lally-Tollendal, et provoquait un édit de Louis XVI pour l’afFranchissement des serfs du Jura.

(( En possession d’une puissance inouïe sur l’opinion. Voltaire semblait triompher du gouvernement éclipsé, des parlements tombés dans le discrédit. Dans le dernier voyage qu’il fil à Paris (février 17 7 8), il reçut les députations de F Académie, du théâtre, de la cour. A ces fatigues inaccoutumées s’ajoutèrent les répétitions de sa tragédie ddlréne. Il voulut assister à la sixième représentation. Cette soirée fut pour lui un triomphe qui épuisa ses forces ; il mourut trois mois après, chez le marquis de Villette (30 mai 1 7 78), dans sa 85® année L »

Page 1