‹ Sicle de Louis XIVChapitre 101 sur 447 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il gouvernait les finances comme l’intendant d’un seigneur obéré. Le roi demandait quelques fois de l’argent à Fouquet, qui lui répondait : « Sire, il n’y a rien dans les coffres de Votre Majesté; mais M. le cardinal vous en prêtera. » Mazarin était riche d’environ deux cents millions^, à compter comme on fait aujourd’hui. Plusieurs Mémoires disent qu’il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place 2. Ils rapportent qu’il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses : c’est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l’en soupçonnèrent, et ils n’auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu.

On dit qu’en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point ; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661)^, et il n’y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser ; il était impatient de régner^. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.

On peut juger du caractère des hommes par leurs entreprises.

quatre pays réunis à la France par les traités de Westphalie et des Pyrénées : l’Artois, le Roussillon, l’Alsace et le district de Pignerol. Ses bâtiments, aujourd’hui le palais de l’Institut de France, ont été élevés sur les dessins de l’architecte Levau.

1. Fouquet évaluait la fortune de Mazarin à cinquante millions de l’époque; ajoutez à cela des palais, des bibliothèques, des statues, des diamants d’un prix inestimable, les revenus de vingt-trois abbayes, dont il put disposer, enûn un inventaire à effrayer l’imagination, et qu’il défendit même de faire en détail.

2. 11 aimait le jeu avec passion, et on lui reprocha à la fin, comme au commencement de sa vie, de n’avoir pas été toujours scrupuleux. Madame de Motteville le représente, à ses derniers moments, faisant violence à ses douleurs pour travailler, et, d’une autre part, jouant jusque sur le bord du cercueil, et s’amusant à peser les pisloles qu’il gagnait, pour remettre au jeu celles qui étaient rognées.

3. Le 7 février, Mazarin s’était fait transporter à Vincennes, comme pour

aller au-devant du printemps ; la cour vint s’établir auprès de lui ; il reçut avec fermeté l’arrêt des médecins, et « fit bonne mine à la mort, » dit Madame de Motteville; il ne voulut pas que les plaisirs fussent interrompus ; il travailla jusqu’au bout, dictant, signant des dépêches et gardant jusqu’à la dernière heure une pleine possession de lui-même.

4. Malgré l’impatience qu’avait le jeune roi d’être le maître, il paraît qu’il regretta sincèrement son ministre. « Le roi, dit Madame de Motteville, le voyant malade, pleura cet homme qui lui avait servi de tuteur, de gouverneur et de

ministre tout ensemble » Ailleurs :

O Le roi était affligé de la mort de son ministre, et avait beaucoup pleuré... »

L’abbé de Choisy dit que cette mort fit plaisir au peuple, « qui croit toujours gagner au changement. Mazarin avait fait la paix et avait promis des merveilles ; mais ce n’était que des paroles d’un ministre italien. Les impôts n’étaient pas diminués ; et, sous le prétexte spécieux de rétablir les finances, les taxes allaient leur train ordinaire, etc. »

On peut bien assurer que Tâmede Richelieu respirait la hauteur et la vengeance, que Mazarin était sage, souple et avide de biens ^ ; mais pour connaître à quel point un ministre a de Tesprit, il faut ou l’entendre souvent parler, ou lire ce qu’il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d’État ce qu’on voit tous les jours parmi les courtisans : celui qui a le plus d’esprit échoue, et celui qui a dans le caractère plus de patience, de force, de souplesse et de suite, réussit.

En lisant les Lettres du cardinal Mazarin et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supérieur Cependant Mazarin fut tout puissant, et Retz fut accablé. Enfin il est très-vrai que, pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu’un esprit médiocre, du bon sens et de la fortune; mais, pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l’amour du bien public. Le grand homme d’État est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie.

Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l’acquisition de l’Alsace Il donna cette province à la France dans le temps que la France était déchaînée contre lui ; et, par une fatalité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu’il y était persécuté que dans la tranquillité d’une puissance absolue.

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