‹ Sicle de Louis XIVChapitre 103 sur 447 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

tisans croyaient renouveler le règne des favoris. Chaque ministre espérait la première place. Aucun d’eux ne pensait qu’un roi élevé dans l’éloignement des affaires osât prendre sur lui le fardeau du gouvernement. Mazarin avait prolongé l’enfance de ce monarque autant qu’il l’avait pu. Il ne l’instruisait que depuis fort peu de temps, et parce que le roi avait voulu être instruit ^

On était si loin d’espérer d’être gouverné par son souverain, que, de tous ceux qui avaient travaillé jusqu’alors avec le premier ministre, il n’y en eut aucun qui demandât au roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous : « A qui nous adresserons-nous? » et Louis XIV leur répondit : A moi^. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu’il consultait ses forces, et qu’il essayait en secret son génie pour régner^. Sa résolution prise une fois, il la maintint jusqu’au dernier moment de sa vie. Il fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu’il

1. On a souvent accusé Mazarin d’avoir négligé, dans son intérêt égoïste, l’éducation de Louis XIV, et on a accordé trop de confiance aux plaintes, assurément exagérées, de Laporte, valet de chambre congédié, ou de Saint- Simon, qui a tout dénigré. Sans doute le jeune roi fut assez mal instruit par sa mère, par son gouverneur Villeroi, et même par son précepteur Péréfixe ; mais rien ne prouve que Mazarin ait voulu prolonger l’enfance de Louis, comme Voltaire le répète. Au contraire, il s’adressa de bonne heure à sa raison, pour lui inspirer l’intelligence et le goût des grandes affaires; il l’obligea à siéger fréquemment au conseil ; dans des lettres nombreuses, il multipliait les exhortations et même les reproches ; dans de longs entretiens, surtout vers la fin de sa vie, « il s’efforçait de lui apprendre son grand métier de roi.» (Madame de Motteville.) Mazarin l’avait deviné; il disait au maréchal Grammont : « Ah! monsieur le maréchal, vous ne le connaissez pas; il y a en lui l’étoffe de quoi faire quatre rois et un honnête homme. » Et au maréchal de Villeroi : « Avez-vous pris garde, comme le roi écoute en maître et parle en père? Il se mettra en chemin un peu tard, mais il ira plus loin qu’un autre. » {Mémoires de Choisy.) Dans une lettre du 2 juillet 1659, Mazarin écrit au roi : Si vous arrivez à

prendre plaisir aux affaires, je vous déclare, sans flatterie, que vous ferez plus de progrès en un mois qu’un autre en six. Le bon Dieu vous a donné libéralement tout ce qui vous est nécessaire pour être un des plus grands princes du monde, et vous ne pourriez avec justice vous plaindre que de vousmême, si vous ne le deveniez. »

2. Le lendemain de la mort de Mazarin, il réunit le conseil au Louvre, et dit â ses ministres : « Je serai à l’avenir mon premier ministre. Vous m’aiderez de vos conseils, quand je vous les demanderai. Je vous prie et vous ordonne, Monsieur le chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes ordres; et vous, mes secrétaires d’Etat, et vous, Monsieur le surintendant des finances, je vous ordonne de ne rien signer sans mon commandement. » Lorsque l’archevêque de Rouen, président de l’assemblée du clergé, lui demanda à qui il devait s’adresser à l’ave • nir : «A moi. Monsieur l’archevêque. »

3. Louis XIV a écrit dans ses Mémoires .* Je ne laissais pas de m’exercer et de m’éprouver en secret et sans confident, raisonnant seul et en moi-même sur tous les événements qui se présentaient, plein d’espérance et plein de joie, quand je découvrais quelquefois que mes premières pensées étaient les mêmes où s’arrêtaient à la fin les gens habiles et consommés. »

fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d’en trop abuser ^

de Motteville nous apprend que la réputation de Charles II, roi d’Angleterre, qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l’émulation à Louis XIV. Si cela est, il surpassa beaucoup son rival, et il mérita toute sa vie ce qu’on avait dit d’abord de Charles

Il commença par mettre de l’ordre dans les finances dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l’ordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de l’éclat et de la grandeur. Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France.

Ce n’est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans l’intérieur de son gouvernement; c’est ce que nous ferons à part^. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri le Grand n’avaient point vu de véritable roi, et qui détestaient l’empire d’un premier ministre, furent remplis d’admiration et d’espérance, quand ils virent Louis XIV faire à vingtdeux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un premier ministre il eût été perdu, parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puissantes. Si Louis XIII n’en avait pas eu, ce prince, dont un corps faible et malade énervait l’ame, eût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n’avoir pas de premier ministre. Il ne

1. Louis avait pris la résolution de ne point avoir de premier ministre, « rien n’étant plus indigne que de voir d’un côté toute la fonction, de l’autre le seul titre de roi. * ■ Dès l’enfance même, écrit Louis XIV, le seul nom des rois fainéants et des maires du palais me faisait peine, quand on le prononçait en ma présence... J’étais surtout résolu à ne pas laisser faire par un autre la fonction de roi pendant que j’en aurais le titre ; mais, au contraire, je voulus partager l’exécution de mes ordres entre plusieurs personnes, afin d’en réunir toute l’autorité en la mienne seule... Dès lors je m’imposai pour loi de travailler régulièrement deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois, avec diverses personnes, sans compter les heures que je passais seul en particulier, ni le temps que je pourrais donner aux affaires particulières, s’il en survenait. * — Ces Mémoires, écrits ou dictés par Louis XIV pour

l’instruction du Dauphin, ont été connus de Voltaire, comme nous le verrons plus loin ; il n’en reste malheureusement qu’une partie ; ils ont été publiés, dans les œuvres de Louis XIV en 1806 (6 vol. in-S®); une seconde édition, plus fidèle, a été donnée par M. G. Dreyss, en 1859 (2 vol. in-8®).

Il est probable que Louis dictait ou rédigeait des sommaires contenant sa pensée. Un magistrat, M. de Périgny et l’académicien Pellisson, donnaient un certain tour à ces phrases, et le roi revoyait et corrigeait le tout.

2. Cette assertion de Madame de Motteville semble démentie par tout ce que l’on connaît de Louis XIV.

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