CHAPITRE VIT
combat à Saint-Gotliard \ au bord du Raab, entre les Turcs et l’armée de l’Empereur. Les Français y firent des prodiges de valeur ; les Allemands mêmes, qui ne les aimaient point, furent obligés de leur rendre justice; mais ce n’est pas la rendre aux Allemands, de dire, comme on a fait dans tant de livres, que les Français eurent seuls riionneur de la victoire
Le roi, en mettant sa grandeur à secourir ouvertement l’Empereur et à donner de l’éclat aux armes françaises, mettait sa politique à soutenir secrètement le Portugal contre l’Espagne. Le cardinal Mazarin avait abandonné formellement les Portugais par le traité des Pyrénées ; mais l’Espagnol avait fait plusieurs petites infractions tacites à la paix. Le Français en fit une hardie et décisive: le maréchal de Schomber^, étranger et huguenot, passa en Portugal avec quatre mille soldats français, qu’il payait de l’argent de Louis XIV, et qu’il feignait de soudoyer au nom du roi de Portugal. Ces quatre mille soldats français joints aux troupes portugaises, remportèrent à Villa-Viciosa (17 juin 1665), une victoire complète, qui affermit le trône dans la maison de Bragance. Ainsi, Louis XIV passait déjà pour un prince guerrier et politique, et l’Europe le redoutait même avant qu’il eût encore fait la guerre.
Ce fut par cette politique qu’il évita, malgré ses promesses, de joindre le peu de vaisseaux qu’il avait alors aux flottes hollandaises. Il s’était allié avec la Hollande en 1662^. Cette république, environ vers ce temps-là, recommença la guerre contre l’Angleterre, au sujet du vain et bizarre honneur du pavillon, et des intérêts réels de son commerce dans les Indes. Louis voyait avec plaisir ces deux puissances maritimes mettre en mer tous les ans, l’une contre l’autre, des flottes de plus de cent vaisseaux, et se détruire mutuellement par les batailles les plus opiniâtres
me grand- vizir de cette illustre famille; vaincu à Saint-Gothard par les impériaux, il prit Candie, en 1669, après un siège qui durait depuis vingtquatre ans; il mourut en 1675.
1. Saint-Gothard, sur le Raab, dans la Hongrie occidentale, près des frontières de Styrie.
2. La bataille semblait perdue, lorsque les Français s’ébranlèrent. En voyant ces jeunes gentilshommes avec leurs habits couverts de rubans, leurs perruques blondes, le vizir demanda, dit-on, quelles étaient ces jeunes filles. Les Français enfoncèrent au premier
choc les janissaires (!«•’ août 1664).
Une trêve de vingt ans fut signée le 10 août.
3. Il y avait eu déjà en France deux maréchaux de ce nom ; cette famille s’éteignit en 1656. Ce dernier Schomberg ou Schœnberg, originaire de l’électorat de Trêves, n’était pas parent des premiers ; il ne devint maréchal de France qu’en 1675.
4. Le traité du 27 avril 1662 était un traité de commerce et d’alliance défensive ; les deux parties se garantissaient leurs droits et possessions sur terre et sur mer, et spécialement le droit de pêche.
qui se soient jamais données, dont tout le fruit était rafîaiblissement des deux partis. Il s’en donna une qui dura trois jours entiers (11, 12 et 13 juin 1666} ^ Ce fut dans ces combats que le Hollandais Ruyter acquit la réputation du plus grand homme de mer qu’on eût vu encore. Ce fut lui qui alla brûler les plus beaux vaisseaux d’Angleterre jusque dans ses ports, à quatre lieues de Londres ^ Il fit triompher la Hollande sur les mers, dont les Anglais avaient toujours eu l’empire, et où Louis XIV n’était rien encore
La domination de l’Océan était partagée, depuis quelque temps, entre ces deux nations. L’art de construire les vaisseaux, et de s’en servir pour le commerce et pour la guerre, n’était bien connu que d’elles. La France, sous le ministère de Richelieu, se croyait puissante sur mer, parce que d’environ soixante vaisseaux ronds ^ que l’on comptait dans ses ports, elle pouvait en mettre en mer environ trente, dont un seul portait soixante et dix canons. Sous Mazarin, on acheta des Hollandais le peu de vaisseaux que l’on avait. On manquait de matelots, d’officiers, de manufactures pour la construction et pour l’équipement. Le roi entreprit de réparer les ruines de la marine, et de donner à la France tout ce qui lui manquait, avec une diligence incroyable : mais, en 1664 et 1665, tandis que les Anglais et les
1. C’est en 1665 que la guerre commence; les Hollandais réclament l’assistance de Louis XIV : il tergiverse, il attend ; Charles II lui offre de le seconder dans ses projets sur les Pays-Bas.
Louis essaye vainement d’obtenir des Hollandais un nouveau traité d’alliance contre l’Espagne, et la ville de Maëstricht comme garantie. Pendant ce temps, les deux marines rivales se livrent de furieux combats ; les Anglais sont victorieux {juin 1665) sur les côtes de Suffolk, et frappent une médaille avec ces mots : Quatuor maria vindico. Louis déclare la guerre à l’Angleterre, mais avec des ménagements le 26 janvier 1666. La flotte de Ruyter et celle de Monk se livrent une terrible bataille de quatre jours (1 1-14 juin 1666) entre Dunkerque et Nord-Foreland : les Anglais perdent vingt-cinq grands bâtiments ; mais ils repoussent à leur tour Ruyter, le 4 août.
2. Ruyter (Michel- Adrien), né à Flessingue en 1607, matelot, contre-maître, pilote, capitaine de vaisseau, etc., fut le plus illustre amiral de la Hollande; il entra dans la Tamise, força la chaîne qui fermait la Medway, prit Sheer-
ness, brûla les vaisseaux qui étaient dans le fleuve, et s’avança jusqu’à Upnore.