‹ Sicle de Louis XIVChapitre 11 sur 447 · Jugement de M» Villemain · texte numérisé non relu

Jugement de M» Villemain

Son plus beau titre (dans le genre historique) est le Siècle de Louis XIV, Là, on ne peut plus lui reprocher une sorte de partialité moqueuse contre son sujet : au contraire, son admiration va jusqu’à la complaisance, et, de nos jours, l’histoire philosophique a chicané bien plus sévèrement la gloire de Louis XIV. Mais Voltaire, pai' l’imagination, les habitudes et le goût, appartenait à cette monarchie dont il a si peu les opinions. Cela même fait l’originalité, et, si on peut le dire, la candeur de son ouvrage. On voit que son cœur est gagné à celte époque de l’éloquence, des beaux vers, des palais superbes et de la société polïe. Ce n’est pas par précaution qu’écrivant à Potsdam, il loue tant le geuvernement et la cour de Louis XIV ; c’est qu’au fond il ne préfère rien à ce pompeux édiûce de gloire et de luxe. Il n’en voudrait retrancher qu’une seule chose, non pas la guerre, non pas môme

INTRODUCTION

le pouvoir absolu , mais cet esprit religieux qui était alors si intimement lié à tout ce qu’il admire. A cet égard môme, il contient, cette fois, sa passion habituelle ; et l’Église a profité, à ses yeux, de la splendeur que le génie des lettres répandait sur elle.

Cet ouvrage de Voltaire est, par l’élégance môme de la forme, une image du siècle mémorable dont il offre l’histoire. On y voudrait seulement plus de grandeur et d’unité. L’historien, qui prend assez souvent le ton d’un contemporain, ne voit pas cependant d’un seul coup d’œil les faits, les caractères, les mœurs se développer devant lui. 11 aime mieux diviser son sujet par groupes distincts de faits homogènes, racontant d’abord et de suite toutes les guerres, depuis Roeroy jusqu’à la bataille d’Hochstedt, puis les anecdotes, puis le gouvernement intérieur, puis les finances , puis les affaires ecclésiastiques , le jansénisme, les querelles religieuses, etc. Mais les guerres ne se comprennent pas bien sans les finances , et l’un et l’autre sans l’esprit général du gouvernement. Tout, dans l’intérieur, n’avait-il pas précédé et préparé cette action si libre et si forte de Louis XIV au dehors? On voudrait voir grandir, au milieu de la Fronde, ce jeune roi, despote par fierté naturelle et par nécessité ; mais ce n’est qu’au second volume, après toutes les conquêtes et toutes les défaites de Louis XIV, que vous racontez sa visite menaçante au parlement de Paris , et ce coup d’État qu’il fit, si jeune, en habits de chasse et en bottes fortes. Cette révolution dans le gouvernement est reléguée parmi les anecdotes.

La vérité, comme l’intérêt, aurait gagné à un récit moins morcelé. L’activité multiple et continue de ce règne en est le caractère; il fallait donc la mettre constamment sous les yeux du lecteur. Les fêtes se seraient mêlées aux guerres ; les lois, les conquêtes, la religion, aux intrigues de cour, et les lettres à tout. On aurait suivi, sous toutes les formes à la fois, la grandeur croissante du souverain et de la nation ; puis leur déclin et leur dernier effort. On s’étonne que Voltaire, qui voulait, dans l’histoire, une exposition, un nœud et un dénoùment, comme dans une tragédie, n’ait pas saisi ce plan si dramatique et si simple que lui offrait la suite même des faits. Quel est le dénoùment de son ouvrage? comment résume-t-il ce grand règne? par où finit-il? par un chapitre sur la querelle des dominicains et des jésuites, au sujet des cérémonies chinoises, et par une plaisanterie sur une croix apparue dans l’air à la Chine : mais où est votre jugement sur le siècle ? quelle idée complète et dernière en donnez-vous? comment meurt Louis XIV? et comment la faiblesse et l’aveuglement du pouvoir absolu paraissent-ils dans son vain effort pour mettre son royaume sous la garde des bâtards? quel est l’état de la France à sa mort? quel sentiment public accompagne ses funérailles? Voyez dans Tacite, à l’ouverture des Annales, avec quel art, en peu de pages, revivent tous les souvenirs du règne et du génie d’Auguste ! Ce vice de composition, vraiment extraordinaire, n’empêchera pas que l’ouvrage de Voltaire ne soit un monument durable du siècle qu’il décrit.

On portera plus de critique dans le même sujet , mais on ne mon-

JUGEMENTS LITTÉRAIRES

Irera pas mieux le génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait vu la splendeur, et dont il parlait la langue. C’est par là que son récit est original, et ne peut plus être surpassé. [Tableau de la Littérature au xviii® siècle^ 17® leçon.)

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