‹ Sicle de Louis XIVChapitre 12 sur 447 · Jugement de M, Nisard · texte numérisé non relu

Jugement de M, Nisard

« De toutes les inspirations de Voltaire, la plus heureuse est le Siècle de Louis XIV.., L’idée de placer la France du xvii® siècle à la tête de l’Europe intellectuelle, de faire accepter à tout le monde l’appellation de Siècle de Louis XIV ^ de présenter à l’esprit humain, comme sa plus parfaite image, l’esprit français personnifié dans nos écrivains, nos savants et nos artistes, cette idée-là ne vint à Voltaire, ni d’un besoin public, ni d’une invitation de la mode, ce fut son œuvr^ personnelle; et bien loin d’y être aidé par son temps, s’il n’eût pensé qu’au succès, peut-être ne l’eût- il pas entreprise...

Écrire le siècle de Louis XIV était pour Voltaire une vocation. L’homme qui a dit de lui :

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme...

devait être l’historien d’une époque où tous les goûts de l’esprit ont eu leur idéal. »

Après avoir essayé de justifier le plan du Siècle de Louis XI et montré les mérites de plusieurs de ses tableaux , l’éminent critique ajoute :

« 11 manque au livre de Voltaire, pour être l’image la plus exacte du grand siècle, l’élévation morale. Au fond, Thistorien ne s’intéresse qu’à la civilisation. Encore n’est-ce pas la civilisation dans les plus précieux de ses biens, dans ceux qui améliorent la condition morale de l’homme. La civilisation de Voltaire est celle d’un épicurien : le luxe, les arts, les commodités de la vie, y sont au premier rang; il fait la civilisation à l’image de sa vie... Il a connu les forces de ce siècle; il n’a pas connu son cœur. Ce cœur, c’est la morale chrétienne, acceptée à la fois comme science de l’homme et comme règle des mœurs ; Voltaire a pourtant parlé de « la gravité chrétienne » au xvii® siècle; il a su la voir, il ne l’a pas sentie. Dans l’éloquence religieuse sortie du cœur du XVII® siècle, il signale « un art nouveau inconnu des anciens et sans modèle; » il n’en est pas touché. 11 rend justice aux grands orateurs

chrétiens; il ne s'y plaît pas L’impossibilité {où il est) de voir le

bien où il faudrait en faire honneur au christianisme, ôte toute autorité aux chapitres sur les affaires ecclésiastiques et les querelles religieuses au XVII® siècle. Voltaire n’a pas senti ce qu’il y avait de sérieux et de respectable dans les débats où des chrétiens sincères se disputaient l’honneur d’être les plus fidèles dépositaires d’une croyance qui donne aux hommes une règle de mœurs et leur promet l’immortalité. Il n’y a pas vu ce qu’un si grand objet pouvait inspirer d’éloquence dans les écrits de vertus dans ’a conduite, ni ce que l’histoire peul

INTRODUCTION-

tirer de vérités sur l’esprit français et sur le cœur humain, de ces querelles où la théologie n’est que le champ clos temporaire de passions et de contradictions qui ne changent pas...

Malgré ces défauts où Voltaire est trop de son temps, ôn a raison de mettre le Siècle aux mains de la jeunesse studieuse, lant qu’il sera un livre d’enseignement, je n’ai pas peur que les Français aiment médiocrement leur pays. C’est le meilleur ouvrage, et peut-être la meilleure action de Voltaire. 11 Fa faite dans le même temps qu’il défendait contre Frédéric la liberté morale, et Dieu contre Sa Majesté le Hasard, II cherchait de bonne foi, pour tous ses instincts honnêtes, une origine divine. 11 aimait toutes les grandes choses; il ne confondait pas la gloire avec le bruit de son nom: il ne pensait pas encore à recommander Dieu comme une institution de police. L’admiration pour le xvii® siècle est une des forces morales de notre pays ; à qui nous l'a enseignée le premier il faut beaucoup pardonner. Le livre de Voltaire n’est pas seulement un bon livre : c’est un bienfait. {Histoire de la Littérature française^ tome IV, ch, 9.)

Page 1