Louis XIV, sur les instances des
CHA14TUE IX. I0;i
étonné de voir des troupes marcher de tous côtés, aller et revenir sur les chemins de la Champagne, dans les Trois-Évêchés : des trains d’artillerie, des chariots de munitions s’arrêtaient sous divers prétextes, dans la route qui mène de Champagne en Bourgogne. Cette partie de la France élait remplie de mouvements dont on ignorait la cause. Les étrangers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s’épuisaient en conjectures ; l’Allemagne était alarmée : l’objet de ces préparatifs et de ces marches irrégulières était inconnu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n’a jamais été mieux gardé qu’il le fut dans cette entreprise de Louis XIV. Enfin, le 2 de février*, il part de Saint-Germain avec le jeune duc d’Enghien, fils du grand Condé, et quelques courtisans : les autres officiers étaient au rendez-vous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et arrive à Dijon. Vingt mille hommes assemblés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche-Comté, à quelques lieues de Besançon, et le grand Condé paraît à leur tête, ayant pour son principal lieutenant général Montmorency-Bouteville, son ami, devenu duc de Luxembourg toujours attaché à lui dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Luxembourg était l’élève de Condé dans l’art de la guerre; et il obligea, à force de mérite, le roi, qui ne l’aimait pas, à l’employer.
Des intrigues eurent part à cette entreprise imprévue ; le prince de Condé était jaloux de la gloire de Turenne, et Louvois de sa faveur auprès du roi; Condé était jaloux en héros, et Louvois en ministre. Le prince, gouverneur de la Bourgogne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le dessein de s’en rendre maître en hiver, en moins de temps que Turenne n’en avait mis l’été précédent à conquérir la Flandre française. Il communiqua d'abord son projet à Louvois, qui l’embrassa avidement, pour éloigner et rendre inutile Turenne, et pour servir en même temps son maître.
Provinces- Unies, avait accordé une trêve de trois mois au gouverneur Castel-Rodrigo (8 décembre). Celui-ci refusa, prétendant que l’hiver lui donnerait bien cette trêve malgré les Français. Louis voulut rabattre cet orgueil déplacé, et en même temps prévenir les mauvaises dispositions des puissances étrangères.
1 . Voltaire écrit indifféremment 2 de février ou 2 février; la première construction est plus rationnelle, puisque 2 est pour deuxième, et qu’on dit tou-
jours le deuxième jour de... Mais si Ton consulte l’usage, on dira toujours, comme écrivaient Racine et la plupart des bons auteurs, le deux février, le quinze novembre.
2. Montmorency-Boutteville, fils posthume du comte de Boutteville, que Richelieu avait fait décapiter en 1627, avait été le compagnon d’exil de Condé, qui lui fit épouser, en 1661, l’héritière des ducs de Luxembourg-Pinei ; Louis XIV l’autorisa à en relever le titre.
Celle province, assez pauvre alors en argent, mais très-ferlile, bien peuplée, étendue en long de quarante lieues et large de vingt, avait le nom de Franche et l’était en effet. Les rois d’Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre, il n’en dépendait que peu. Toute l’administration était partagée et disputée entre le parlement et le gouverneur de la Franche-Comté. Le peuple jouissait de grands privilèges, toujours respectés par la cour de Madrid, qui ménageait une province jalouse de ses droits et voisine de la France. Besançon même se gouvernait comme une ville impériale Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce, et ne fut si attaché à ses souverains. Leur amour pour la maison d’Autriche s’est conservé pendant deux générations *, mais cet amour était, au fond, celui de leur liberté. Enfin, la Franche-Comté était heureuse, mais pauvre, et, puisqu’elle était une espèce de république, il y avait des factions. Quoi qu’en dise Pellisson on ne se borna pas à employer la force.
On gagna d’abord quelques citoyens par des présents et des espérances. On s’assura l’abbé Jean de Vatteville frère de celui qui, ayant insulté à Londres l’ambassadeur de France, avait procuré par cet outrage riiumiliation de la branche d’Autriche espagnole. On acheta peu cher quelques magistrats, quelques officiers; et à la fin même, le marquis d’Yenne*'^, gouverneur général, devint si traitable, qu’il accepta publiquement, après la guerre, une grosse pension et le grade de lieutecant général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes. Besançon, la capitale
1. Au moyen âge, ces mots la Comtés la Duchés étaient du féminin.
2. Le parlement siégeait à Dôle; le gouverneur devait être un habitant du pays. Besançon, ville libre et impériale, avait gardé des institutions municipales très-démocratiques.
3. Pellisson, né calviniste à Béziers, en 1624, poète médiocre, à la vérité, mais homme très-savant et très-éloquent; premier commis et confident du surintendant Fouquet; mis à la Bastille en 1661. Il y resta quatre ans et demi pour avoir été fidèle à son maître... Beaucoup plus courtisan que philosophe, il changea de religion et fit sa fortune... Son histoire de l’Académie est très-applaudie... Mais ce qui lui a fait le plus d’honneur, ce sont ses
excellents discours pour M. Fouquet, et son Histoire de la conquête de la Franche-Comté. Mort en 1693. (Volt.)
4. Jean de Vatteville avait obtenu par intrigue l’abbaye de Baume : cVtait l’âme la moins ecclésiastique qui fût au monde ; il prépara les défections par ses intrigues, fut nommé grand doyen du chapitre de Besançon (espèce de coadjutorerie de l’archevéché), mais ne put devenir archevêque, par l’opposition des chanoines.
5. Le marquis d’Yenne s’était renfermé avec quatre ou cinq cents hommes dans le fort imprenable de Joux; il se soumit sans résistance, vint trouver le roi devant Gray et reçut immédiatement le grade de lieutenant ‘ général.
OHAIMTRI^] IX.
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de la province, est investie par le prince de Coude ; Lnxeniboni;^ court à Salins : le lendemain Besançon et Salins se rendirent. Besançon ne deriuRida pour capitulation que la conservation d’un saint suaire fort révéré dans cette ville. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes cesmarclies, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. Leroi courut aussitôt se montrer à la fortune qui faisait tout pour lui.
B alla assiéger Dôle en personne. Cette place était réputét‘ forte ; elle avait pour commandant le comte de Montrevel, homme d’un grand courage, fidèle par grandeur d’tàme aux Espagnols (ju’il haïssait et au parlement qu’il méprisait. Il n’avait pour garnison que quatre cents soldats et tes citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. A peine l’eut-on ouverte, qu’une foule de jeunes volontaires, qui suivaient le roi, courut attaquer la contrescarpe^ et s’y logea: le prince de Condé, à qui l’age et l’expérience avaient donné un courage tranquille, les fit soutenir à propos, et partagea leur péril pour les en tirer. Ce prince était partout avec son fils^, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d'un monarque dans sa cour qu’une ardeur impétueuse qui n’était pas nécessaire. Tout le cérémonial de Saint-Germain était observé. Il avait son petit coucher, ses grandes, ses petites entrées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste du trône qu’en faisant manger à sa table ses officiers généraux et ses aides de camp. On ne lui voyait point dans les travaux de la guerre ce courage emporté de François 1°^ et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de danger. Il se contentait de ne les pas craindre, et d’engager tout le monde à s’y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dôle (14 février 1668) au bout de quatre jours de siège douze jours après son départ de Saint-Germain ; et enfin, en moins, do trois semaines, toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le con-
1. La contrescarpe est un terme de fortification , qui signifie surtout la pente extérieure du fossé, celle qui regarde la place. (Académie.)
2. Condé aimait beaucoup son fils, Henri-Jules de Bourbon; aussi Madame de Sévigné disait-elle : « M. le duc sera cause de la mort de M. le Prince; son amour pour lui passe toutes ses autres passions. »
3. Le chevalier de Gramont s’introduisit dans la place, et, avec son éloquence gasconne, pleine de bonhomie apparente, menaça les habitants d’un assaut, leur représentant que c’est une épouvantable opération que d’être passé tout vif’ au fil de l’épée; puis il leur fit craindre qu’on ne transférât le parlement à Besançon.
seil d’Espagne, étonné et indigné du peu de résistance, écrivit au gouverneur « que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d y aller en personne. »
Tant de fortune et tant d’ambition réveillèrent l’Europe assoupie ; l’Empire commença à se remuer, et l’Empereur à lever des troupes. Les Suisses, voisins des Francs-Comtois, et qui n’avaient guère alors d’autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais à qui il avait toujours importé d’avoir les Français pour amis frémissaient de les avoir pour voisins. L’Espagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais, et fut en effet protégée par cette petite nation, qui ne lui paraissait auparavant que méprisable et rebelle.
La Hollande était gouvernée par Jean de Witt, qui dès l’àge de vingt-huit ans avait été élu grand pensionnaire^, homme amoureux de la liberté de son pays autant que de sa grandeur personnelle : assujetti à la frugalité et à la modestie de sa république, il n’avait qu'un laquais et une servante, et allait à pied dans la Haye, tandis que dans les négociations de l’Europe son nom était compté avec les noms des plus puissants rois : homme infatigable dans le travail, plein d’ordre, de sagesse, d’industrie dans les affaires, excellent citoyen, grand politique, et qui cependant fut depuis très-malheureux.
H avait contracté avec le chevalier Temple^, ambassadeur d’Angleterre à la Haye, une amitié bien rare entre des ministres. Temple était un philosophe qui joignait les lettres aux affaires ; homme de bien, aimant la Hollande comme son propre pays, parce qu’elle était libre, et aussi jaloux de cette liberté que le grand pensionnaire lui-même. Ces deux citoyens s’unirent avec le comte de Dhona, ambassadeur de Suède, pour arrêter les progrès du roi de France^.
Ce temps était marqué pour les événements rapides. La
i. Jean de Witt, né en 1625 à Dordrecht, fut élu à vingt-huit ans (1653) grand pensionnaire de Hollande. Chacune des provinces avait son grand pensionnaire, député aux Etats-Généraux, élu pour cinq ans, mais indéfiniment rééligible; on le nommait ainsi de la pension qu’il recevait comme traitement. La Hollande était de beaucoup la plus importante de toutes les provinces; voilà pourquoi elle a souvent donné son nom à toute la répu-
blique ; et son grand pensionnaire était le premier personnage et comme le président des Etats-Généraux.
2. Le chevalier William Temple, l’un des diplomates et des hommes d’Etat les plus distingués de l’Angleterre, a laissé des Mémoires intéressants.
3. Temple proposait à la Hollande une alliance offensive pour protéger la Belgique ; De Witt se montra plus modéré, et formula les conventions du