‹ Sicle de Louis XIVChapitre 138 sur 447 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Après le départ du roi, les affaires changèrent de face. Tiirenne fut obligé de marcher vers la Westphalie pour s’opposer aux Impériaux ^ Le gouverneur de Flandre, Monterey, sans être avoué du conseil timide d’Espagne, renforça la petite armée du prince d’Orange d'environ dix mille hommes. Alors ce prince lit tête 2 aux Français jusqu’à l’hiver^. C’était déjà beaucoup de balancer la fortune. Enfin l’hiver vint; les glaces couvrirent les inondations de la Hollande. Luxembourg, qui commandait dans I (rocht, fit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un nouveau danger, aussi terrible que les précédents.

11 assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tirés des garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tête, et marche sur la glace vers Leyde et vers la Haye. Un dégel survint : la Haye fut sauvée. Son armée entourée d’eau, n’ayant plus de chemin ni de vivres, était prête à périr Il fallait, pour s’en retourner à ütrecht, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l’on pouvait à peine se traîner quatre de front. On ne pouvait arriver à cette digue qu’en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n’eût arrêté l’armée qu’un seul jour, elle serait morte de faim et de fatigue. Luxembourg était sans ressource; mais la fortune, qui avait sauvé la Haye, sauva son armée par la lâcheté du commandant du fort, qui abandonna son poste sans aucune raison. Il y a mille événements, dans la guerre comme dans la vie civile, qui sont incompréhensibles; celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nom français odieux dans ce pays. Bodegrave et Svammerdam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre^, furent abandonnés au pillage des soldats, pour le prix de leur fatigue. Ils mirent le feu à ces deux villes ; et, à la lueur des flammes, ils se

1. L’électeur de Brandebourg se déclara contre la France, et marcha vers le cercle de Westphalie, avec 20,000 hommes. Montecuculli qui s’avançait de son côté, se réunit à l’électeur (12 septembre), puis au duc de Lorraine; ils avaient quarante mille hommes. Turenne les repoussa dans une belle campagne d’hiver, sur les hords du Bhin; puis il passa le fleuve malgré Louvois, les poursuivit jusqu’au Weser, resta maître de la Westphalie, et imposa à l’électeur un traité bientôt rompu (10 avril 1673).

2. Fit tête. — Voltaire emploie souvent cette expression ; Ton dit aussi habituellement tenir tête.

3. Non seulement il tint tête aux Français, mais, n’ayant pu se joindre à ses alliés d’Allemagne, arrêtés par Turenne, il remonta hardiment la Meuse, et vint hraver Louis XIV, en assiégeant Charleroi (lo-22 décembre).

4. Prête à périr. — On dit plutôt dans ce sens près de. Voir page 7, note 3.

5. De la grandeur médiocre. — On dirait plutôt de grandeur médiocre.

livrèrent à la débauche et à la cruauté Ce pillage laissa une impression si profonde que, plus de quarante ans après, j’ai vu les livres hollandais, dans lesquels on apprenait à lire aux enfants, retracer cette aventure, et inspirer la haine contre les Françai: à des générations nouvelles.

(1673) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses négociations. Il gagna le duc de Hanovre L’électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n’y avait pas une cour en Allemagne où Louis n’eût des pensionnaires. Ses émissaires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province, sévèrement traitée par le conseil de Vienne. L’argent fut prodigué au roi d’Angleterre, pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise, indignée de servir la grandeur de Louis XIV, qu’elle eût voulu abaisser^. L’Europe était troublée par les armes et par les négociations de Louis. Enfin il ne put empêcher que l’Empereur, l’Empire et l’Espagne ne s’alliassent avec la Hollande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre^. H avait tellement changé le cours des choses, que les Hollandais, ses alliés naturels, étaient devenus les amis de la maison d’Autriche. L’empereur Léopold envoyait des secours lents ; mais il montrait une grande animosité. H est rapporté qu’allant à Égra ^ voir les troupes qu’il y rassemblait, il communia en chemin, et qu’après la communion il prit en main un crucifix, et appela Dieu à témoin de la justice de sa cause.

Il parut d’abord combien® sa marine était déjà perfectionnée.

1. Colbert, Pomponne, les généraux, les intendants, intercédèrent en vain pour ces malheureuses populations ; Louvois l’emporta. C’était d’ailleurs l’exécution pure et simple des menaces contenues dans la lettre royale du 24 juin : « Quant à ceux qui tâcheront de résister aux forces de Sa Majesté, par l’inondation de leurs digues ou autrement, ils seront punis avec la dernière rigueur... Sa Majesté, ne donnera aucun quartier aux habitants desdites villes, mais donnera ordre que leurs biens soient pillés et leurs maisons brûlées. »

2. Dès le 10 juillet 1672, le duc de Hanovre avait accordé à la France le droit exclusif de lever chez lui des soldats; puis il promit de s’unir à la Suède, quand elle se déclarerait.

3. Le parlement d’Angleterre avait d’abord paru favorable à la guerre;

mais quand les communes eurent fait annuler un édit de tolérance en faveur des dissidents ; quand elles eurent arraché au roi l’acte célèbre du Test^ dirigé contre les catholiques; quand le duc d’York eut résigné ses emplois avec éclat; alors elles comprirent que la Hollande était assez affaiblie, et que la France devenait trop redoutable; elles attaquèrent avec impétuosité la politique extérieure du gouvernement, renversèrent le ministère corrompu de la cabale^ et pressèrent le roi de faire la paix avec les Provinces- Unies.

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