CHAPITRE XIV
voila. H essuya les coiUradictioiis el les railleries que tout inventeur doit attendre -, mais sa fermeté, et cette éloquence qu’ont d’ordinaire les hommes vivement frappés de leurs inventions, déterminèrent le roi à permettre l’essai de cette nouveauté.
Renaud fit construire cinq vaisseaux plus petits que les vaisseaux ordinaires, mais plus forts de bois, sans ponts, avec un faux tillac à fond de cale, sur léquel on maçonna des creux om l’on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage sous les ordres du vieux Duquesne, qui était chargé de l’entreprise, et n’en attendait aucun succès. Duquesne et les Algériens furent étonnés de l’effet des bombes. (28 octobre 1681) Une partie de la ville fut écrasée et consumée ; mais cet art, porté bientôt chez les autres nations, ne servit qu’à multiplier les calamités humaines, et fut plus d’une fois redoutable à la France, où il fut inventé.
La marine, ainsi perfectionnée en peu d’années, était le fruit des soins de Colbert. Louvois faisait à Fenvi fortifier plus de cent citadelles. De plus, on bâtissait Huningue, Sarrelouis, les forteresses de Strasbourg, Mont-Royal, etc. ^ ; et pendant que le royaume acquérait tant de force au dehors, on ne voyait au de- <lans que les arts en honneur, l’abondance, les plaisirs. Les étrangers venaient en foule admirer la cour de Louis XIV. Son nom pénétrait chez tous les peuples du monde.
Son bonheur et sa gloire étaient encore élevés par la faiblesse do la plupart des autres rois et par le malheur de leurs peuples. L’empereur Léopold avait alors à craindre les Hongrois révoltés, et surtout les Turcs qui, appelés par les Hongrois, venaient inonder l’Allemagne. La politique de Louis persécutait les protestants en France, parce qu’il croyait devoir les mettre hors d’état de lui nuire, mais protégeait sous main les protestants et les révoltés de Hongrie, qui pouvaient le servir. Son ambassadeur à la Porte avait pressé l’armement des Turcs avant la paix de Nimègue Le divan par une singularité bizarre, a presque toujours attendu que l’Empereur fût en paix pour se déclarer contre
1. Ces travaux étaient faits sous la direction de Vauban; on a calculé qu’il travailla à trois cents places anciennes, et qu’il en construisit trente-trois nouvelles. On lui dut surtout les j-edoutables citadelles de Lille, Metz et Strasbourg; Maubeuge, sur la Sambre; Gharlemont, sur la Meuse; Longwy, en face de Luxembourg; Thionville, en avant de Metz; Sarrelouis, entre la Moselle et les Vosges ; Landau, Bitche et Phalsbourg; puis Ragueneau, Sché-
lestadt, Huningue, Neuf-Brisach, etc., pour défendre le Rhin, Béfort, etc.
2. La Porte, par les conseils de la France et du prince de Transylvanie, Tekelli, a fait conclu la paix avec la Pologne, en 1679, puis avec la Russie.
Alors seulement, les Turcs purent disposer de leurs forces.
3. Le divan, chez les Turcs, c’est le conseil d’Etat; il est l’équivalent de notre mot cabinet.
lui. H ne lui fit la guerre en Hongrie qu’en 1082, et, l’année d’après, l’armée ottomane, forte, dit-on, de plus de deux cent mille combattants, augmentée encore des troupes hongroises, ne trouvant sur son passage ni villes fortifiées, telles que la France en avait, ni corps d’armée capables de l’arrêter, pénétra jus= qu’aux portes de Vienne, après avoir tout renversé sur son passage.
L’empereur Léopold quitta d’abord Vienne avec précipitation, et se retira jusqu’à LintzL à l’approche des Turcs; et quand il sut qu’ils avaient investi Vienne, il ne prit d’autre parti que d’aller encore plus loin jusqu’à Passau, laissant le duc de Lorraine ^ à la tête d’une petite armée, déjà entamée en chemin par les Turcs, soutenir comme il pourrait la fortune de l’Empire^.
Personne ne doutait que le grand vizir Kara Mustapha, qui commandait l’armée ottomane, ne se rendit bientôt maître de Vienne, ville mal fortifiée, abandonnée de son maître, défendue à la vérité par une garnison dont le fonds devait être de seize mille hommes, mais dont l’effectif n’était pas de plus de huit mille. On touchait au moment de la plus terrible révolution.
Louis XIV espéra, avec beaucoup de vraisemblance, que l’Allemagne, désolée par les Turcs, et n’ayant contre eux qu’un chef dont la fuite augmentait la terreur commune, serait obligée de recourir à la protection de la France. Il avait une armée sur les fronlières de l’Empire, prête à le défendre contre ces mêmes Turcs que ses précédentes négociations y avaient amenés. Il pouvait ainsi devenir le protecteur de l’Empire, et faire son fils roi des Piomains^.
Il avait joint d’abord les démarches généreuses à ses desseins politiques, dès que les Turcs avaient menacé l’Autriche ; non qu’il eût envoyé une seconde fois des secours à l’Empereur, mais il avail déclaré qu’il n’attaquerait point les Pays-Bas, et qu’il laisserait ainsi à la branche d’Autriche espagnole le pouvoir d’aider la branche allemande, prête à succomber: il voulait pour
1. Li.ntz, sur le Danube, capitale de la haute Autriche. — Passau, encore plus haut sur le même fleuve, vers les frontières de l’Autriche et de la Bavière.