COLOGNE DISPUTÉ
L’ambition de Louis XIV ne fut point retenue par cette paix générale. L’Empire, l’Espagne, la Hollande licencièrent leurs troupes extraordinaires. Il garda toutes les siennes ; il fit de la paix un temps de conquêtes: (1680) il était même si sur alors de son pouvoir, qu’il établit dans Metz et dans Brisach^ des juridictions pour réunir à sa couronne toutes les terres qui pouvaient avoir été autrefois de la dépendance de l’Alsace ou des Trois-Évêchés, mais qui depuis un temps immémorial avaient passé sous d’autres maîtres. Beaucoup de souverains de l’Empire, l’électeur palatin, le roi d’Espagne même, qui avait quelques bailliages dans ces pays, le roi de Suède, comme duc des Deux-Ponts '2, furent cités devant ces chambres pour rendre hommage au roi de France, ou pour subir la confiscation de leurs biens. Depuis Charlemagne on n’avait vu aucun prince agir ainsi en maître et en juge des souverains, et conquérir des pays par des arrêts®.
1. Dans la compilation intitulée Mémoires de Madame de Maintenons on trouve tome III, page 23, ces mots :
« Les réunions des chambres de Metz i) et de Besançon. » Nous avons cru d’abord qu’il y avait eu une chambre de Besançon réunie à celle de Metz.
Nous avons consulté tous les auteurs, nous avons trouvé que jamais il n’y eut à Besançon de chambre instituée pour juger quelles terres voisines pouvaient appartenir à la France. Il n’y eut, en 1680, que le conseil de Brisach et celui de Metz chargés de réunir à la France les terres qu’on croyait démembrées de l’Alsace et des Trois- Evêchés. Ce fut le parlement de Besançon qui réunit pour quelque temps Montbéliard à la Franco. (Note de Voltaire.) — Dès 1679, des chambres de réunion (ce que Voltaire appelle des juridictions) furent instituées dans le parlement de Metz et dans le Conseil souverain de Brisach. Puis il y eut une chambre semblable, établie dans le parlement de Besançon ; elle déclara
(30 août 1680) que Montbéliard était un fief de la Comté, et le duc de Würternberg dut prêter serment de fidélité au roi.
2. La principauté de Deux-Ponts, au nord de l’Alsace, sur la rive gauche du Rhin, date du xiii® siècle; ses limites ont souvent change, comme ses maîtres; l’une des branches de cette maison a donné à la Suède trois rois :
Charles X, Charles XI, Charles Xll. A la mort de ce dernier, le duché passa à la branche cadette de Birkenfeld. En 1814, la plus grande partie a été donnée à la Bavière. — Charles XI adressa vainement des remontrances à Louis XIV; il refusa de prêter l'hommage féodal ou de vendre son duché; le pays fut confisqué et inféodé au prince de Birkenfeld. Mais l’alliance ancienne de la Suède fut perdue.
3. La chambre de Metz réunit plus de quatre-vingts fiefs dès 1680; le marquisat de Pont-à-Mousson, la principauté de Salm, le comté de Saarbrück
L’électeur palatin et celui de Trêves furent dépouillés des seigneuries de Falkenbourg, de Germersheiin, de Veldentz, etc. L Ils portèrent en vain leurs plaintes à l’Empire assemblé à Ratisbonne-, qui se contenta de faire des protestations.
Ce n’était pas assez au roi d’avoir la préfecture des dix villes libres de l’Alsace ^ au même titre que l’avaient eue les Empereurs; déjà dans aucune de ces villes on n’osait plus parler de liberté. Restait Strasbourg, ville grande et riche, maîtresse du Rhin par le pont qu’elle avait sur ce fleuve; elle formait seule une puissante république, fameuse par son arsenal qui renfermait neuf cents pièces d’artillerie.
Louvois avait formé dès longtemps le dessein de la donner à son maître. L’or, l’intrigue et la terreur, qui lui avaient ouvert les portes de tant de villes, préparèrent l’entrée de Louvois dans Strasbourg^. (30 septembre 1681) Les magistrats furent gagnés. Le peuple fut consterné de voir à la fois vingt mille Français autour de ses remparts®; les forts qui les défendaient près du Rhin, insultés et pris dans un moment ; Louvois aux portes, et les bourgmestres parlant de se rendre : les pleurs et le désespoir des citoyens, amoureux de la liberté, n’empêchèrent point qu’en un même jour le traité de reddition ne fût proposé par les magistrats®, et que Louvois ne prît possession de la ville. Vauban en a fait depuis, par les fortifications qui l’entourent, la barrière la plus forte de la France"^.
et de Veldentz , les seigneuries de Strasbourg, Bitche, Hombourg, etc.
1. L’électeur de Trêves fut cité pour Oberstein, Falkenbourg, etc.; l’électeur palatin pour Seltz, Hagenbach, Germersheim, etc. ; un autre prince palatin pour le comté de Veldentz; l’évêqne de Spire pour une partie de son évêché; le landgrave de Hesse pour divers fiefs; le roi de Suède pour le duché des Deux-Ponts, etc.
2. La diète des états de l’Empire réunie à Ratisbonne. — Cette ville, située sur le Danube, a été une ville libre et impériale jusqu’en 1806. Elle appartient à la Bavière. La Diète germanique s’y rassemblait depuis 1662.
La Diète, après de vives remontrances, proposa au roi un arbitrage (février 1681). Louis XIV traîna l’affaire en longueur et les chambres continuèrent de se réunir.
3. Elle comprenait dix villes libres ou impériales : Haguenau, Colmar, Landau, Wissembourg, Schelestad,etc.;
Louis XIV les avait acquises, au traité de Westphalie, avec les mêmes droits que les Empereurs avaient possédés.
Ces dix villes et les seigneurs de la basse Alsace voulaient maintenir leurs rapports avec la Chambre impériale de Spire; elles furent forcées de se soumettre et l’on frappa une médaille avec ces mots : Alsacia in promnciam reducta (1680).
4. 11 y eut aussi l’influence de l’évêque Egon de Fürstenberg, du chapitre et des habitants catholiques.
5. Trente-cinq mille hommes furent réunis sous le baron de Montclar.
6. La régence de U ville comprenait les cinq conseillers, le préteur, le secrétaire et le trésorier.
7. La citadelle et la nouvelle enceinte firent de Strasbourg le centre de la défense vers l’Est ; les forts de Kehl et de l’île du Rhin furent une formidable tête de pont de côté de l’Allemagne. On écrivit sur une médaille ces mots : Clausa Germanis Gallia,
CHANTRE XIV. lO!!
Le roi ne méiiageail. pas plus l’Espagne ; il (leiiiandait dans les Pays-Bas la ville d’Alost et tout son bailliage^, cpie les ministres avaient oublié, disait-il, d’insérer dans les conditions de la paix ; et, sur les délais de rÉspagne, il fit blorpier la ville de Luxembourg (1682).
En même temps il acbetait la forte ville de Casai d’un petit prince duc de Mantoue (1681), qui aurait vendu tout son Klat pour fournir à ses plaisirs^.
En voyant cette puissance qui s’étendait ainsi de tous côtés, et qui acquérait pendant la paix plus que dix rois prédécesseurs de Louis XIV n’avaient acquis par leurs guerres, les alarmes diî l’Europe recommencèrent. L’Empire, la Hollande, la Suède même, mécontente du roi, firent un traité d’association^. Les Anglais menacèrent ; les Espagnols voulurent la guerre; le prince d’Orange remua tout pour la faire commencer ; mais aucune puissance n’osait alors porter les premiers coups
Le roi, craint partout, ne songea qu’à se faire craindre davantage. fl680i II portait enfin sa marine au delà des espérances
1. Alost, jolie ville de la Flandre orientale, sur la Dender. — On réclama également plusieurs autres parties du territoire de Gand ; on voulait avoir en échange Luxembourg, presque indispensable à notre frontière entre Meuse et Moselle. Puis la chambre de Metz réclama le comté de Chini, et on étendit ses dépendances jusqu’aux portes de Luxembourg.
2. Charles IV de Gonzague, duc de Mantoue, n’avait qu’une fille, qui ne devait pas hériter du Montferrat, fief de l’Empire; il négocia dès 1679 pour la vente de la citadelle de Casai, en 1681 , il reçut 50,000 doublons et 600,000 livres de pension. Un corps de troupes, commandé par Boufflers et Catinat, traversa le Piémont, occupa la citadelle (30 septembre), et, bon gré mal gré, la ville elle-même.
3. Le 30 octobre 1681, la Hollande s’unit à la Suède pour se garantir contre les violations des traités de Munster et do Nimègue; l’Empereur accéda à cette alliance le 22 février 1682 ; puis l’Espagne (2 mai 1682); puis les cercles de Franconie, du Haut-PJiin, de VVestphalie et de Bavière, etc.
4. « On a prétendu que ce fut alors que le prince d’Orange , depuis roi d’Angleterre, dit publiquement : « Je » n’ai pu avoir son amitié, je mérite
» rai son estime. » Ce mot a été re-
cueilli par plusieurs personnes, et l’abbé de Choisy le place vers l’année 1672. Il peut mériter quelque attention, parce qu’il annonçait de loin les ligues que forma Guillaume contre Louis XIV ; mais il n’est pas vrai que ce fut à la paix de Nimègue que le prince d’Orange ait parlé ainsi; il est encore moins vrai que Louis XW eût écrit à ce prince : « Vous me demandez mon n amitié, je vous l’accorderai quand » vous en serez digne.» On ne s’exprime ainsi qu’avec son vassal; on ne se sert point d’expressions si insultantes envers un prince avec qui on fait un traité. Cette lettre ne se trouve que dans la compilation des Mémoires de Madame de Maintenon ; et nous apprenons que ces Mémoires sont décriés par le grand nombre d’infidélités qu’ils renferment. » (Note de Voltaire.) — Cependant, après la paix, Guillaume avait témoigné au roi qu’il souhaitait de se remettre en l’honneur de ses bonnes grâces . On répondit que «quand il ferait voir, par sa conduite, qu’il avait effectivement ces sentiments. Sa Majesté verrait ce qu’elle aurait à faire » (Lettre de d’Avaux.) Puis Louis XIV fit raser les murailles de la ville d’Orange, héritage des ancêtres de Guillaume (août 1682) ; dès lors Guillaume put songer à la vengeance.
dos Français et des craintes de l’Europe; il eut soixante mille matelots (1681, 1682) F Des lois aussi sévères que celles de la discipline des armées de terre retenaient tous ces hommes grossiers dans le devoir L’Angleterre et la Hollande, ces puissances maritimes, n’avaient ni tant d’hommes de mer ni de si bonnes lois. Des compagnies de cadets dans les places frontières, et des gardes-marines dans les ports, furent instituées et composées de jeunes gens qui apprenaient tous les arts convenables à leur profession, sous des maîtres payés du trésor public.
Le port de Toulon, sur la Méditerranée, fut construit à frais immenses pour contenir cent vaisseaux de guerre, avec un arsenal et des magasins magnifiques^. Sur l’Océan, le port de Brest se formait avec la même grandeur. Dunkerque, le Havrede-Grâce se remplissaient de vaisseaux : la nature était forcée à Rocbefort.
Enfin le roi avait plus de cent vaisseaux de ligne, dont plusieurs portaient cent canons, et quelques-uns davantage. Ils ne restaient pas oisifs dans les ports. Ses escadres, sous le commandement de Duquesne, nettoyaient les mers infestées par les corsaires de Tripoli et d’Alger. Il se vengea d’Alger avec le secours d’un art nouveau, dont la découverte fut due à cette attention qu’il avait d’exciter tous les génies de son siècle. Cet art funeste, mais admirable, est celui des galiotes à bombes, avec lesquelles on peut réduire des villes maritimes en cendres. Il y avait un jeune homme, nommé Bernard Renaud, connu sous le nom de petit Renaud, qui, sans avoir jamais servi sur les vaisseaux, était un excellent marin à force de génie. Colbert, qui déterrait le mérite dans l’obscurité, l’avait souvent appelé au conseil de marine, même en présence du roi. C’était par les soins et sur les lumières de Renaud que l’on suivait depuis peu une méthode plus régulière et plus facile pour la construction des vaisseaux. Il osa proposer dans le conseil de bombarder Alger avec une flotte. On n’avait pas d’idée que les mortiers à bombes pussent n’être pas posés sur un terrain solide. Le proposition ré-
1. Eq 1683, il eut cent sept vaisseaux , vingt-cinq frégates légères, trente-deux galères et soixante-dix-huit navires en construction. Le recensement de 1680 donna soixante mille matelots; celui de 1685, soixante-dix-huit mille.
2. L’ordonnance de marine, divisée en cinq livres, parut en août 1681 ; elle
a été presque entièrement adoptée par les Anglais.
3. Après Dunkerque, Toulon ; Vauban créa le port et la ville; elle eut une nouvelle enceinte fortifiée, protégée par les forts de l’Eguillette et de Saint-Louis ; le deuxième port fut capable de contenir cent vaisseaux do guerre; ce fut notre grand arsenal de la Méditerranée.