Jean-Baptiste Colbert, marquis
ÜHAPITRE XIV.
le fameux Colbert, son père, avait déjà lait exercer cet emploi avant sa mort, était lui-même sur la Hotte. Ce jeune homme, plein d’ambition, de courage, d’esprit, d’activité, voulait être à la fois guerrier et ministre, avide de toute espèce de gloire, ardent à tout ce qu’il entreprenait, et mêlant les plaisirs aux alTaires sans qu’elles en soulîrissent. Le vieux Duquesne command.'iit les vaisseaux, le duc de Mortemart les galères ; mais tous deux étaient les courtisans du secrétaire d’ÉtatL On arrive devant Gênes; les dix galiotes y jettent quatorze mille bombes (17 mars 1684) % et réduisent en cendres une partie de ces édilices de marbre, qui ont fait donner à la ville le nom de Gênes la superbe. Quatorze mille soldats^ débarqués s’avancent jusqu’aux portes, et brûlent le faubourg de Saint-Pierre d’Arène. Alors il fallut s’humilier pour prévenir une ruine totale (22 tevrier 1685)
Le roi exigea que le doge de Gênes et quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son palais de Versailles ; et, de peur que les Génois n’éludassent la satisfaction et ne dérobassent quelque chose à sa gloire, il voulut que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa principauté, malgré la loi perpétuelle de Gênes, qui ôte cette dignité à tout doge absent un moment de la ville.
Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Lomelliuo, Garibaldi, Durazzo et Salvago vinrent à Versailles faire tout ce que le roi exigeait d’eux. Le doge, en habit de cérémonie, parla, couvert d’un bonnet de velours rouge qu’il ôtait souvent : son discours et ses marques de soumission étaient dictés par Seignelay. Le roi l’écouta, assis et couvert ; mais, comme dans toutes les actions de sa vie il joignait la politesse à la dignité, il traita Lescaro et les sénateurs avec autant de bonté que de faste.
de Seignelai, d’un esprit plus vaste encore que son père (c’est U ne exagération), beaucoup plus brillant et plus cultivé; secrétaire d’Elat de la marine (Colbert lui en avait laissé la survivance dès 1676), qu’il rendit la plus belle de l’Europe. (Voltaire.)
1. On dit cependant que le vieux Duquesne, blessé de voir le jeune ministre lui enlever la conduite des opérations, s’enferma dans sa cabine, et ne donna aucun ordre. Ce qui est certain, c’est qu’il ne servit plus depuis.
2. Ce n’est pas le 17 mars; on commença le bombardement du 18 au 22 mai le 23, le feu recommence; le 24, le faubourg de San Fier de Aréna est emporté et réduit en cendres. On bom-
barde encore la ville jusqu’au 27. Tourville resta en croisière. 11 n’y eut que le pape qui intervint généreusement en faveur de Gènes.
3. On lit quatorze mille soldats dans l’édition de Kelil ; mais quatre mille dans les éditions de 1751, 1768, 1769.
Ce dernier nombre est plus vraisemblable.
4. Le traité fut signé le 12 février 1685, et le doge parut à Versailles le 15 mai. Une médaille orgueilleuse représenta le roi sous la ûgure do Jupiter, accablant Gènes de ses foudres, avec cette inscription : Vibrata in superbos fulmina. M.DC.LXXXIV. Genua emendata.
SILCLE DE LOUIS XIV. — GORR.
Les ministres Louvois, Croissy ^ et Seignelay lui lireut sentir plus de fierté. Aussi le doge disait: « Le roi ôte à nos cœurs la liberté, par la manière dont il nous reçoit; mais ses ministres nous la rendent. » Ce doge était un homme de beaucoup d’esprit. Tout le monde sait que le marquis de Seignelay lui ayant demandé ce qu’il trouvait de plus singulier à Versailles, il répondit : C'est de m’y voir,
(1684) L’extrême goût que Louis XIV avait pour les choses d’éclat fut encore bien plus flatté par l’ambassade qu’il reçut de Siam, pays où l’on avait ignoré jusqu’alors que la France existât. Il était arrivé, par une de ces singularités qui prouvent la supériorité des Européens sur les autres nations, qu’un Grec, fils d’un cabaretier de Céphalonie, nommé Phalk Constance était devenu barcalon, c’est-à-dire premier ministre ou grand vizir du royaume de Siam. Cet homrot-.. dans le dessein de s’affermir et de s’élever encore, et dans le hcsoin qu’il avait de secours étrangers, n’avait osé se confier ni aux Anglais ni aux Hollandais; ce sont des voisins trop dangereux dans les Indes. Les Français venaient d’établir des comptoirs sur les côtes de Coromandel et avaient porté dans ces extrémités de l’Asie la réputation de leur roi. Constance crut Louis XIV propre à être flatté par un hommage qui viendrait de si loin sans être attendu. Il envoya, au nom du roi de Siam, son maître, une solennelle ambassade^ avec de grands présents à Louis XIV, pour lui faire
1. Charles Colbert de Croissi, frère du grand Colbert, secrétaire d’Etat des affaires étrangères, en 1679, après plusieurs ambassades glorieuses. Arnaud de Pomponne avait été disgracié pour avoir caché l’arrivée du courrier qui apportait la réponse de la Bavière au sujet du mariage du dauphin avec une princesse de cette maison. Louis XIV se plaignait d’ailleurs « que tout ce qui passait par Pomponne perdait de la grandeur, de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de France qui n’est pas malheureux, »
a Colbert de Croissi, dit Saint-Simon, était un homme d’un esprit sage mais médiocre, qu’il réparait par beaucoup d’application et de sens, et qu’il gâtait par l’humeur et la brutalité naturelles à sa famille. »
2. Constance Phaulkon ou Faulkon, né en 1648, était, suivant la plupart des historiens, noble et fils du gouverneur de l’île, fils d’un cabaretier suivant Forbin. Il devint le favori du premier
ministre, mais, à sa mort, refusa le titre de barcalon que le roi lui offrait; il eut néanmoins toute l’autorité. Se sentant haï des Siamois, il résolut de s’appuyer sur les étrangers, et abjura le protestantisme en 1682.
3. A l’est de la presqu’île de l’Hindoustan. La compagnie des Indes occidentales avait été constituée en 1664; un comptoir fut fondé à Surate en 1668 ; on obtint du roi de Golconde et de Carnate la liberté de trafiquer dans ses Etats, sans payer aucun droit (1669).
Puis on fonda un comptoir à Masulipatam, près de Madras, etc.
4. Une première ambassade, qu’il envoyait en France en 1681, périt dans la traversée; Constance fit, demander des missionnaires et des soldats par de nouveaux ambassadeurs, qui arrivèrent en France en 1684. Louis XIV chargea le chevalier de Chaumont et l’abbé de Choisy, son coadjuteur, d’aller à Siam, pour représenter nos intérêts. Ils furent bien reçus et obtinrent, avec de