CHAPITRE IIV
entendre que ce roi indien, charmé de sa gloire, ne voulait faire de traité de commerce qu’avec la nation française, et qu’il n’était pas môme éloigné de se faire clirétien. La grandeur du roi llaltée et sa religion trompée l’engagèrent à envoyer au roi de Siam deux ambassadeurs et six jésuites; et depuis il y joignit des officiers avec huit cents soldats: mais l’éclat de cette ambassade siamoise fut le seul fruit qu’on en retirai Constance périt quatre ans après, victime de son ambition quelque peu des Français qui restèrent auprès de lui furent massacrés, d’autres obligés de fuir ; et sa veuve, après avoir été sur le point d’être reine, fut condamnée, par le successeur du roi de Siam, à servir dans la cuisine, emploi pour lequel elle était née®.
Cette soif de gloire, qui portait Louis XIV à se distinguer en tout des autres rois, paraissait encore dans la hauteur qu’il affectait avec la cour de Rome. Odescalcbi, Innocent XI, üls d’un banquier du Milanais, était sur le trône de l’Église^. C’était un homme vertueux, un pontife sage, peu théologien, prince courageux, ferme et magnifique. Il secourut contre les Turcs l’Empire et la Pologne de son argent, et les Vénitiens de ses galères. Il condamnait avec hauteur la conduite de Louis XIV, uni contre des chrétiens avec les Turcs. On s’étonnait qu’un pape prît si
riches présents, la liberté de commerce et de conscience pour les catholiques (1685). Quand ils revinrent de cette ambassade, dont les détails ont été racontés par Chaumont, Choisy et le père jésuite Tachard, ils furent à Versailles l’objet d’une inconcevable curiosité :
« On nous entourait comme des ours, »
dit plaisamment Choisy.
1. Voltaire a diminué un peu trop l’importance de l’ambassade siamoise, et l’on a eu tort de ne voir dans cette affaire qu’une comédie préparée par les ministres de Louis XIV pour flatter la vanité du roi. Les négociations ne réussirent pas, mais furent sur le point de donner à la France un royaume dans les Indes. Louis XIV, après avoir gratifié Constance de nombreuses faveurs, envoya cinq vaisseaux avec 600 hommes d’infanterie, des officiers de marine, des bombardiers, etc., sous la conduite du maréchal de camp Desfarges. A l’arrivée de la flotte française (octobre 1687), Constance remit à Desfarges Bankuk et Merghi, puis s’associa pour 300,000 livres à la compagnie française des Indes. Menacé par les Siamois, il demanda et obtint, par l’entremise du père Tachard, de nou-
velles troupes et une garde pour le roi de Siam; mais au moment où le commandant, le chevalier d’Eragny, allait mettre à la voile, on apprit la ruine de Constance.
2. Constance, abandonné par Desfarges, dont la conduite fut inexplicable, tomba entre les mains des Siamois, révoltés contre le roi et son ministre. Déclaré coupable de haute trahison, il périt, après avoir été torturé dans sa prison, en chrétien et en homme de cœur (juin 1680). Les petites garnisons françaises capitulèrent peu de temps après et se rembarquèrent.
3. Sa femme, d’origine japonaise, se réfugia dans Bankok auprès des Français ; elle vint en France avec son fils, et réclama les fonds que son mari avait fournis à la compagnie des Indes; la compagnie se contenta de leur faire une rente. Ce fils retourna à Siam, parvint à de hautes dignités, mais perdit sa fortune par ses prodigalités.
4. Innocent XI (Benoît Odescalchi) a régné de 1676 à 1689; il était né à Côme en 1611. A la suite d’une blessure dangereuse, il entra dans les ordres.
vivemeDl le parti des Empereurs qui se disent rois des Romains, et qui, s'ils le pouvaient, régneraient dans Rome; mais Odescalclii était né sous la domination autrichienne ^ 11 avait fait deux campagnes dans les troupes du Milanais. L’habitude et l’humeur gouvernent les hommes. Sa fierté s’irritait contre celle du roi qui, de son côté, lui donnait toutes les mortifications qu’un roi de France peut donner à un pape, sans rompre de communion avec lui. Il y avait depuis longtemps dans Rome un abus difficile à déraciner, parce qu’il était fondé sur un point d’honneur dont se piquaient tous les rois catholiques. Leurs ambassadeurs à Rome étendaient le droit de franchise et d’asile, affecté à leur maison, jusqu’à une très-grande distance, qu’on nomme quartier. Ces prétentions, toujours soutenues, rendaient la moitié de Rome un asile sûr à tous les crimes. Par un autre abus, ce qui entrait daos Rome sous le nom des ambassadeurs ne payait jamais d’entrée. Le commerce en souffrait, et le fisc en était appauvri.
Le pape Innocent XI obtint enfin de l’Empereur, du roi d’Espagne, de celui de Pologne et du nouveau roi d’Angleterre, Jacques II, prince catholique, qu’ils renonçassent à ces droits odieux. Le nonce Ranucci proposa à Louis XIV de concourir, comme les autres rois, à la tranquillité et au bon ordre de Rome. Louis, très-mécontent du pape '2, répondit «qu’il ne s’était jamais réglé sur l’exemple d’autrui, et que c’était à lui de ser\1r d’exemple. » Il envoya à Rome le marquis de Lavardin en ambassade pour braver le pape. (16 novembre 1687) Lavardin^ entra dans Rome, malgré les défenses du pontife, escorté de quatre cents gardes de la marine, de quatre cents officiers volontaires et de deux cents hommes de li\Tée, tous armés. Il prit possession de son palais, de ses quartiers et de l’église de Saint- Louis*, autour desquels il fît poster des sentinelles, et faire la ronde comme dans une place de guerre.
1. Pour soutenir l’Autriche contre les Turcs, il n’était pas nécessaire que le pape fût né sous la domination autrichienne. C’était le devoir et l’honneur du souverain pontife ; et Innocent XI, comme le dit Voltaire, était vertueux, sage et courageux.
2. Louis XIV était depuis quelques années en lutte avec le pape, par suite de l’affaire de la régale et de la déclaration de 1682. Innocent avait refusé les bulles d’investiture à trente-cinq évêques nommés par le roi. C’est là ce qui sert à expliquer, sans la justifier,
la conduite si hautaine de Louis XLV dans l’affaire des Franchises.
3. Henri, Charles de Beaumanoir, marquis de Lavardin. — Lorsque les douaniers se présentèrent pour visiter les bagages des Français, on les menaça de leur couper le nez et les oreilles. Innocent résolut alors de le traiter comme un excommunié.
4. L’Eglise de Saint-Louis appartient à la France. — Lavardin, repoussé par le pape, vint le jour de Noël dans cette eglise, paroisse des Français; l’église fut aussitôt mise en interdit. Le Parle-