CHAPITRE XVII
Il devait, au coniiiieiiccment de 1702, se mettre à la tète des armées. La mort le prévint dans ce dessein. Une chute de clieval acheva de déranger ses organes affaiblis; une petite fièvre remporta^ (16 mars 1702).
Il laissa la réputation d’un grand politique, quoiqu’il n’eut point été populaire, et d’un général à craindre, quoi qu’il eût perdu beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa conduite, et jamais vif que dans un jour de combat, il ne régna paisiblement en Angleterre que parce qu’il ne voulut pas y être absolu. On l’appelait, comme on sait, le stathouder des Anglais et le roi des Hollandais. Il savait toutes les langues de l’Europe, et n’en parlait aucune avec agrément, ayant beaucoup plus de réflexion dans l’esprit que d’imagination. Son caractère était en tout l’opposé de Louis XIV, sombre, retiré, sévère, sec, silencieux autant que Louis était afl’able-. Louis faisait la guerre en roi, et Guillaume en soldat. Il avait combattu contre le grand Condé et contre Luxembourg, laissant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef, et réparant en peu de temps ses défaites à Fleurus, à Steinkerque, à Nerwinde; aussi fier que Louis XIV, mais de cette fierté triste et mélancolique qui rebute plus qu’elle n’impose. Si les beaux-arts fleurirent en France par le soin de son roi, ils furent négligés en xVnglcterre, où l’on ne connut pins qu’une politique dure et inquiète, conforme au génie du prince.
Ceux qui estiment plus le mérite d’avoir défendu sa patrie et l’avantage d’avoir acquis un royaume sans aucun droit de la nature, de s’y être maintenu sans être aimé, d’avoir gouverné souverainement la Hollande sans la subjuguer, d’avoir été l’àme et le chef de la moitié de l’Europe, d’avoir eu les ressources d’un général et la valeur d’un soldat, d’avoir été simple et modeste dans ses mœurs; ceux-là, sans doute, donneront le nom de grand à
1. ail ordonna de tout, dit Saint- Simon, et parla à ses ministres et à ses familiers avec une tranquillité surprenante et une présence d’esprit qui ne l’abandonna point jusqu’au dernier moment. Dans les derniers jours de sa vie, uniquement rempli de choses qui la regardaient, il se vit finir sans regret, avec la satisfaction d’avoir consommé l’affaire de la Grande Alliance, et dans l’espérance des grands coups que par elle il avait projetés contre la France. Cette pensée, qui le flatta jusque dans la mort même, lui tint lieu de toute consolation ; consolation frivole et cruellement trompeuse, qui le laissa bientôt en proie à d’éternelles vérités. »
2. a On a fait dire à Guillaume : « Le B roi de France ne devrait point me n haïr; je l’imite en beaucoup de cho- B ses, je le crains en plusieurs, et je B l’admire en tout, b On cite sur cela les Mémoires de M.de Dangeau. Je ne me souviens point d’y avoir vu ces paroles : elles ne sont ni dans le caractère ni dans le style du roi Guillaume. Elles ne se trouvent dans aucun Mémoire anglais concernant ce prince, et il n’est pas possible qu’il ait dit qu’il imitait Louis XIV, lui dont les mœurs, les goûts, la conduite dans la guerre et dans la paix, furent en tout l’opposé de ce monarque, b (Note de Voltaire.)
Guillaume plutôt qu’à Louis. Ceux qui sont plus touchés des plaisirs et de l’éclat d’une cour brillante, de la magnificence, de la protection donnée aux arts, du zèle pour le bien public, de la passion pour la gloire, du talent de régner; qui sont plus frappés de cette hauteur avec laquelle des ministres et des généraux ont ajouté des provinces à la France sur un ordre de leur roi; qui s’élounent davantage d’avoir vu un seul État résister à tant de puissances ; ceux qui estiment plus un roi de France qui sait donner FEspagne à son petit-fils qu’un gendre qui détrône son beau-père; enfin ceux qui admirent davantage^ le protecteur que le persécuteur du roi Jacques, ceux-là donneront à Louis XIV la préférence