‹ Sicle de Louis XIVChapitre 215 sur 447 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

méritent peut-être l’attention de tous les siècles. La Hollande devait, pour sa part, entretenir cent deux mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne L II s’en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole put en fournir autant dans cette conjoncture. Une province de marchands^, presque toute subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que les maîtres de l’Espagne, de Naples, de la Flandre, du Pérou et du Mexique. L’Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses flottes. Il arrive dans toutes les alliances que l’on fournit à la longue beaucoup moins qu’on n’avait promis. L’Angleterre, au contraire, donna cinquante mille hommes dans la seconde année, au lieu de quarante; et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie, en Irlande, en Amérique et sur ses flottes, près de deux cent mille soldats et matelots combattants : dépense presque incroyable pour qui considérera que l’Angleterre, proprement dite, n’est que le tiers de la France^, et qu’elle n’avait pas la moitié tant d’argent monnayé; mais dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le commerce et le crédit. Les Anglais ont porté toujours le plus grand fardeau de cette alliance Les Hollandais ont insensiblement diminué le leur; car, après tout, la république des États-Genéraux n’est qu’une illustre compagnie de commerce; et' l’Angleterre est un pays fertile rempli de négociants et de guerriers.

L’Empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter les secours de l’Empire et des alliés qu’il espérait détacher de la maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà paisiblement dans Madrid; et Louis, au commencement du siècle, était au comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans les ressorts des cours de l’Europe et surtout de celle de France, commençaient à

1. La riche république, qui allait s’épuiser pour l’Angleterre , prit à sa solde des Allemands de tous les Etats du Nord.

2. Les Pays-Bas étaient une ancienne province de la monarchie espagnole, ou plutôt appartenaient aux rois d’Espagne.

3. L’Angleterre proprement dite a environ 130,000 kilomètres carrés, avec le pays de Galles, 150,000 ; tandis que la France en avait alors près de 500,000. On évalue la population de la Grande-

Bretagne, à la fin du xvii« siècle, à moins de 7 millions d’habitants.

4. En 1694, l’Angleterre avait créé la Banque nationale; quarante négociants souscrivirent pour un million de livres sterling de billets, garantis par cinq cent mille livres de capital efTectif; bientôt le capital réel et le capital de circulation en billets furent augmentés. C’est là le point de départ du crédit britannique, si puissant au xviii* et au XIX® siècles.

craindre quelques revers. L’Espagne, affaiblie sous les derniers rois du sang de Cliarles-Quint, letait encore davantage dans les premiers jours du règne d’un Bourbon. La maison d’xAulriclie avait des partisans dans plus d’une province de celte monarchie. La Catalogne semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les traités, paraisrait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui fallait au moins le Montferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de Versailles lui faisaient craindre avec raison d’être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses États de tous côtés. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l’Empire pour la France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France, il s’en détacherait à la première occasion.

Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la décadence est arrivée L Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et fascinés par une longue prospérité; M°^® de Maintenons, avec toutes les qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire d’un

1. M. Mignet a résumé à grands traits cette situation de la France au commencement de la guerre : «Louis XIV restait seul de son siècle. Vieillard isolé au milieu des générations nouvelles, privé de ses grands contemporains, réduit à remplacer Colbert et Louvois parChamillart jTurenne, Gondé, Luxembourg par Marsin, Tallard et Villeroy; croyant que son choix donnait du génie," que ses ordres forçaient la victoire, et laissant diriger ses choix et inspirer ses ordres par madime de ^Maintenon, il était arrivé au déclin de sa fortune et an commencement de ses

revers... La perte de Colbert avait altéré ses finances; celle de Louvois, affaibli l’administration de l’armée ; et de trop longues guerres avaient enlevé à l'agriculture ses bras et ses ressources. L’action mécanique des armées, qui durait encore, allait finir; car les soldats manquent lorsque Tardeur publique s’éteint, les généraux ne se forment plus lorsque arrive l’épuisement de l’esprit, et les victoires cessent avec les soldats, les généraux et l'argont. »

Page 1