CHAPITRE XVIII
État. Elle contribua à faire donner le ministère des linances en 1699, et celui de la guerre en 1711, à sa créature Cliamillard*, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite, lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire I la force de porter ces deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques : « J’ai perdu un bon ministre; mais vos affaires et les miennes n’en iront pas plus mal. » Lorsqu’il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans le ministère de la guerre : « J’ai formé votre père, lui ditil, je vous formerai de mêrne^. » Il en dit à peu près autant à Cliamillart. Un roi qui avait travaillé si longtemps, et si heureusement, semblait avoir droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait.
A l’égard des généraux qu’il employait, ils étaient souvent gênés par des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s’écarter de leurs instructions. Il dirigeait avec Cliamillart, dans le cabinet de de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu’il en demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou l’occasion manquée ou le général battu
Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le ministère de Cliamillart. On donna la permission à trop de jeunes gens d’acheter des régiments presque au sortir de
1. Michel Cliamillart, conseiller d’Etat, contrôleur général en 1699, lorsque Pontchartrain devint chancelier, secrétaire d’Etat de la guerre en 1701, à la mort de Barbesieux, homme modéré et doux, ne put porter ces deux fardeaux dans des temps difficiles; mort en 1721. (Voltaire.) Il était administrateur des revenus de Saint-Cyr, quand il fut choisi par Louis XIV, malgré sa résistance; il sentait son incapacité et l’avouait au roi à chaque pas. Cependant Saint-Simon, son ami, tout en rendant justice à ses qualités d’honnête homme, ajoute qu’il était très-borné, très-opiniâtre, très-entêté... p Sa capacité était nulle, et il croyait tout savoir et en tout genre. »
2. « Voyez les Mémoires manuscrits de Dangeau ; on les cite ici parce que ce fait rapporté par eux a été souvent
confirmé par le maréchal de La Feuillade, gendre du secrétaire d’Etat Chamillart. Louis XIV n’avait que trois ans plus que Louvois; à la mort de Mazarin, le roi avait vingt-trois ans; Lr uvois en avait vingt, et était, depuis plusieurs années, adjoint de son père dans la place de ministre de la guerre.» (Note de Voltaire.)
3. Cela est généralement vrai; cependant il nous a semblé, en lisant les Mémoires militaires relatifs à la guerre de la succession d’Espagne, publiés par le général Pelet, que Louis XIV laissa plus d’initiative qu’on ne pense aux chefs de ses armées. Sa correspondance est d'ailleurs remarquable par le bon sens, la netteté d’esprit, l’intelligence de la guerre et la dignité du caractère qu’on y retrouve à chaque page.
l’enfance, taudis que, chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d’une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1663 S et qui étaient l’objet de l’émulation des officiers, se vendirent dès le commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l’âme du service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement funeste : ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s’entendre avec les commissaires et l’inattention du ministre produisaient ce désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d’ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l’ennemi, on était obligé d’opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les ‘ magasins ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent plus d’une assez bonne trempe. Ceux donc qui * voyaient ces défauts du gouvernement, et qui savaient à quels ! généraux la France aurait affaire, craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages, qui promettaient à la France déplus grandes prospérités que jamais^.
Le premier général qui balança la supériorité de la France fut un Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu’il fût petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie Son père, le comte de Soissons, établi en France, lieutenant \ général des armées et gouverneur de Champagne, avait épousé •* Olympe Mancini, l’une des nièces du cardinal Mazarin.
(18 octobre 1663) De ce mariage d’ailleurs malheureux, naquit \ à Paris ce prince si dangereux depuis à Louis XIV, et si peu |
connu de lui dans sa jeunesse. On le nomma d’abord en France 1
le chevalier de Carignan. Il prit ensuite le petit collet^. On ’