CHAPITRE XVIII
l’appelait Tabbé de Savoie. On prétend qu’il demanda un régiment au roi, et qu’il essuya la mortilicalion d’un refus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir auprès de Louis XIV, il était allé servir l’Empereur contre les Turcs dès l’an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685 L Le roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui faisaient avec eux le voyage, de revenir. L’abbé de Savoie ' fut le seul qui n’obéit point Il avait déjà déclaré qu’il renonçait à la France. Le roi, quand il apprit, dit à ses courtisans ; « Ne trouvez-vous pas que j’ai fait là une grande perte? » et les courtisans assurèrent que l’abbé de Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On en jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne faut jamais juger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et un grand homme dans la paix : un esprit plein de justesse et de hauteur, ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a fait des fautes comme tous les généraux ; mais elles ont été cachées sous le nombre de ses grandes actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV et la puissance ottomane ; il a gouverné l’Empire ; et, dans le cours de ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et les richesses. Il a même cultivé les lettres, et les a protégées autant qu’on le pouvait à la cour de Vienne^. Agé alors de trente-sept ans, il avait l’expérience de ses victoires
réellement dans l’Eglise. On appelait Eugène l’abbé de Garignan, quoiqu’il ne fût nullement abbé.
1, Sa mère, compromise dans l’affaire de la Brinvilliers, s’était réfugiée à Bruxelles, et Louvois n’aimait pas le fils d’Olympe Mancini.
2. « Par les instructions à moi envoyées, et puisées dans le dépôt des affaires étrangères, il est évident que le prince Eugène était déjà parti en 1683, et que le marquis de laFare s’est mépris dans ses Mémoires^ quand il fait partir les deux princes de Conti avec le prince Eugène; ce qui a induit les historiens en erreur.
» Il y eut alors plusieurs jeunes seigneurs de la cour qui écrivirent aux princes de Conti des lettres indécentes, dans lesquelles ils manquaient de respect au roi et d’égards pour Madame de Maintenon, qui n’était encore que favorite. Les lettres furent interceptées, et ces jeunes gens disgraciés pour quelque temps.
» Le compilateur des Mémoires de Madame de Maintenon est le seul qui avance que le duc de la Roche-Guyon dit à son frère, le marquis de Liancourt : « Mon frère, si on intercepte voit tre lettre, vous méritez la mort. »
Premièrement, on ne mérite point la mort parce qu’une lettre coupable est interceptée, mais parce qu’on l’a écrite ; secondement, on ne mérite point la mort pour avoir écrit des plaisanteries. Il parut bien que ces seigneurs, qui tous rentrèrent en grâce, ne méritaient point la mort. Tous ces prétendus discours qu’on débite avec légèreté dans le monde, et qui sont ensuite recueillis par les écrivains obscurs et mercenaires, sont indignes de croyance. » (Note de Voltaire.)
3. Ses loisirs étaient consacrés à l’embellissement d’un palais magnifique, où il rassemblait une foule de livres précieux, de tableaux, d’objets d’art, d’histoire naturelle, achetés à grands frais dans toute l’Europe.
remportées sur les Turcs, et des fautes commises par les Impériaux dans les dernières guerres, où il avait servi contre la France.
Il descendit en Italie par le Trentin ^ sur les terres de Venise avec trente mille hommes, et la liberté entière de s’en servir comme il le voudrait. Le roi de France défendit d’abord au maréchal de Catipat de s’opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le premier acte d’hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a les armes à la main, soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient moins dangereux que l’armée allemande.
Cette faute de la cour en fit commettre d’autres à Gatinat^. Rarement réussit-on quand on spit un plan qui n’est pas le ' sien. On sait d’ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières et de ruisseaux, d’empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte d’exécution. La nature du terrain aux bords de l’Adige faisait encore que l’armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue. Catinat voulait aller à l’ennemi ; mais quelques lieutenants généraux firent des difficultés et formèrent des cabales contre lui. Il eut la faiblesse de ne pas se faire obéir. La modération de son esprit lui fit commettre cette grande faute. Eugène força d’abord le poste de Carpi auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui i ne suivit pas en tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès, l’armée allemande fut maîtresse du pays entre l’Adige et l’Adda ; elle pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jusque derrière l’Oglio Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite qui leur paraissait sage, et il faut encore ajouter que le défaut de munitions promises par le ministre la rendaient nécessaire. Les courtisans, et surtout ceux qui espé-
1. Le pays de Trente, arrosé par l’Adige supérieur, le Tyrol italien.
!2. Catinat, alors âgé de soixantequatre ans, montra de la lenteur, de la timidité, de l’hésitation ; on a dit qu’il était affaibli par la maladie, plein d’affliction de la mort d’un frère qu’il chérissait, gêné dans ses mouvements par les ordres de la cour, le mauvais vouloir du prince de Vaudemont, gouverneur du Milanais espagnol, et les hésitations du duc de Savoie, déjà en relation avec les ennemis. On a dit aussi, peut-être avec moins de raison, qu’il n’avait pas assez
de forces, quoique supérieur en nombre, pour défendre le grand arc de l’Adige contre Eugène qui en tenait la corde.
3. Carpi est sur l’Adige; Eugène avait franchi le canal Blanc, qui unit l’Adige, le Tartaro et même le Pô; il prit à revers le détachement français posté à Carpi ; il fallut céder au nombre, évacuer Carpi et même Legnano (9 juillet 1701).
4. Eugène franchit le Mincio(28 juillet), et pénètre dans le Bressan (pays de Brescia) entre' le Mincio et l’Oglio.