‹ Sicle de Louis XIVChapitre 219 sur 447 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

raient commander à la place de Catinat, tirent regarder sa conduite comme l’opprobre du nom français ^ Le maréchal de Villeroi persuada qu’il réparerait l’honneur de la nation La confiance avec laquelle il parla et le goût que le roi avait pour lui obtinrent à ce général le commandement en Italie. Le maréchal de Catinat, malgré les victoires de Statîarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous lui.

Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, avait eu toujours sa faveur : il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs : c’était un homme d’une figure agréable et imposante, très-brave, très-honnête homme, bon ami, vrai dans la société, magnifique en tout^. Mais ses ennemis disaient qu’il était [ lus occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander, que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un attachement à scs opinions qui ne déférait aux avis de personne.

Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat et des dégoûts au duc de Savoie. Il faisait sentir qu’il pensait en effet qu’un favori de Louis XIV, à la tête d’une puissante armée, était fort au-dessus d’un prince; il ne l’appelait que Mons de Savoie; il le traitait comme un général à la solde de France, et non comme un souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut

1. On dit que, dans une lettre à Gliamillart, Catinat se plaignit du duc de Savoie, qu’il soupçonnait d’avertir Eugène de tous ses mouvements. La duchesse de Bourgogne, qui vit la lettre, fut blessée; Madame de Maintenon se plaignit et Villeroi fut envoyé en Italie.

2. « Jarrais, dit Saint-Simon, on ne l’eût pris pour le réparateur des fautes de Catinat. La surprise fut donc complète, et, quoiqaie ce choix fût peu approuvé, le génie courtisan se déborda en compliments et en louanges... Un instant après, Villeroi arriva auprès de M. de Duras, avec cette pompe dans laquelle on le voyait baigné. Le maréchal de Duras, qui ne l’aimait pas et ne l’estimait guère, lui prenant le bras : a M. le maréchal, lui dit-il tout » haut, tout Je monde vous fait des * compliments d’aller en Italie, moi » j’attends à votre retour à vous faire » les miens. » Villeroi demeura confondu sans proférer un seul mot, et tout le monde sourit et baissa les yeux. Le roi ne sourcilla pas. »

3. L’auteur, qui dans sa jeunesse eut l’honneur de le voir souvent, a droit d’assurer que c^était là son caractère.

La Beaumelle, qui insulte les maréchaux de Villeroi et de Villars et tant d’autres, dans ses notes du Siècle de Louis XI Y, parle ainsi de feu M. le maréchal de Villeroi, page 102, t. III des Mémoires de Madame de Maintenon : <i Villeroi le fastueux, qui amusait » les femmes avec tant de légèreté, et qui » disait à ses gens avec tant d’arrogance : » A-t-on mis de l’or dans mes poches? » Comment peut-il attribuer, je ne dis pas à un grand seigneur, mais à un homme bien élevé, ces paroles qu’on attribuait autrefois à un financier ridicule? Gomment peut-il parler de tant d’hommes du siècle passé du ton d’un homme qui les aurait vus? et comment peut-on écrire si insolemment de telles indécences, de telles faussetés et de telles sottises? » (Note de Voltaire.) — Les relations du jeune Voltaire avec Villeroi expliquent la modération polie de l’historien à l’égard du présomptueux maréchal.

pas aussi ménagée qu’elle était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son é*gal dans le commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement L Le duc de Savoie avait le vain titre de généralissime ; mais le maréchal de Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari^, près de l’Ogiio (11 septembre 1701). Les officiers généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives : c’est qu’il n’était d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables; qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie qu’il fallait marcher, et envoya un aide de camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d’attaquer Catinat se fit répéter l’ordre trois fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait : « Allons donc, dit-il, messieurs, il faut obéir. » On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé ; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la retraite ; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne

(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toute sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour

1. Le commerce ordinaire, c’est le sens du mot latin commercium^ relations habituelles. — « Les grands airs de familiarité que le maréchal de Villeroi se donnait avec M. de Savoie lui attirèrent un cruel dégoût, pour ne pas dire un affront. M. de Savoie, étant au milieu de tous les généraux et de la fleur de l’armée, ouvrit sa tabatière en causant, et allant prendre une pincée de tabac, le maréchal qui se trouva auprès de lui allonge la main et prend dans la tabatière sans mot dire. M. de Savoie rougit, et à l’instant renverse sa tabatière par terre, puis la donne à un de ses gens à qui il dit de lui rapporter du tabac. Le maréchal ne sut que devenir, et but sa honte sans oser

proférer une parole. » [Mémoires de Saint-Simon.)

2. L’attaque de Chiari, petite ville vénitienne, à l’Est de l’Oglio, eut lieu le l®*" et non le 11 septembre.

3. « Je n’ai pas la qualité d’être circonspect, répondit Villeroi aux observations de Catinat, surtout étant plus fort que l’ennemi. »

4. Le duc de Savoie avait approuvé l’attaque immédiate, mais il désirait un échec, et avait même, dit-on, donné avis à l’ennemi de nos dispositions.

5. Catinat servit encore, l’année suivante à l’armée d’Allemagne; puis il se retira dans sa terre de Saint-Gratien, où mourut, le 5 février 1712, aimé et regretté de tous.

Page 1