‹ Sicle de Louis XIVChapitre 220 sur 447 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

que ce maréciial dormait avec sécurité dans Crémone^ ville assez forte et munie d’une très-grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. Il se lève en toute hâte, monte à cheval ; la première chose qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait, et sans pouvoir examiner la cause d’un événement si étrange; le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde de deux portes; les deux portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret, l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues avec quelques soldats ; il est tué d’un coup de fusil : tous les officiers généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de Revel, lieutenant général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la prudence du prince Eugène.

Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel ; et déjà les soldats s’assemblaient à quatre heures du matin à une extrémité de la ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ces soldats. Il résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais, qui faisaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô : les mesures étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi par les cuirassiers

1. Crémone, sur la rive gauche du Pô, au-dessous du confluent de l’Adda. C’est une ville de 30,000 habitants.

allemauds, qui, dans l’instant que le prince Eugène entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi voisine de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par la porte du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre ; les cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils allongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers. Le marquis de Praslin profite du j moment; il fait couper le pont : alors le secours que l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.

Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le maréchal de Villeroi et plusieurs officiers ",

généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que son ] activité et sa prudence, jointes à la négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.

Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu’on ' blâmât si hautement son choix, s’échappa à dire ^ : On se déchaîne contre lui, parce qu’il est mon favori : terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa ) vie 2. Le duc de Vendôme, fut aussitôt nommé pour aller commander en 1 alie.

Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide , comme lui, doux, bienfaLant, sans faste, ne connaissant ni la j haine, ni l’envie, ni la vengeance. Il n’était fier qu’avec des i

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