‹ Sicle de Louis XIVChapitre 228 sur 447 · CHAPITRE XVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVlll

n’avoir pas une modestie digne de sa valeur ; mais enfin orx s’était aperçu qu’il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour conduire des Français ^ On l’avait avancé en peu d’années, après l’avoir laissé languir longtemps.

Il n’y a guère d’iiommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc et pair, gouverneur de province ; mais aussi il a sauvé l’État : et d’autres, qui l’ont perdu, ou qui n’ont été que courtisans, ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu’à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix légitime de sa valeur et de sa conduite, pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont possédées avec l’approbation universelle. Il n’a guère commencé à jouir de sa renommée que vers l’âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu’il survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire.

Il n’est pas inutile qu’on sache quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes : c’est que le maréchal de Villars n’avait point d’art. Il n’avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l’esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu’il parlât de lui-même com.me il méritait que les autres en parlassent.

Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu’il prenait congé pour aller commander l’armée : a Sire, je vais combattre les ennemis de Votre Majesté et je vous laisse au milieu des miens ^.)) Il dit aux courtisans du duc d’Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce bouleversement de l’État appelé système^: «Pour moi, je n’ai jamais rien gagné que sur les ennemis.» Ces discours, où il mettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez irrités par son bonheur.

Il était, en ces commencements de la guerre, l’un des lieu-

1. Le portrait qu’en a laissé Saint- Simon est bien différent; il suffit de le’ lire pour reconnaître qu’il est plein d’exagération et même de fausseté.

Voltaire a peut-être trop loué Villars ; la postérité en a fait un héros plus grand qu’il n’était en réalité; mais ces éloges sont bien plus près de la vérité que l’affreux portrait, si chargé de couleurs de Saint-Simon.

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