‹ Sicle de Louis XIVChapitre 235 sur 447 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

(ailloDS et cent cinquante deux escadrons composaient l’année ennemie, qui n’était forte que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les armées plus nombreuses qu’elles ne le sout^ Cette journée si sanglante et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des fautes aux généraux français-, la première était de s’être mis dans la nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se consumer faute de fourrages, et de donner au maréchal de Villeroi le temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne. Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée française, étant un peu plus forte que celle des alliés pouvait espérer de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’Empereur. Le marquis de Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était de n’avoir point un gros corps d’infanterie à leur centre, et d’avoir séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable.

Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage^. Il était allé à la gloire et à la fortune pour toutes les voies d’un homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très-grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue*.

Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un général ; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à vingt pas de lui. Ceux qui Font bien connu m’ont dit encore que son courage ardent, tout contraire à celui de Marl-

1. M. Henri Martin donne d’autres chiffres. L’ennemi, dit-il, comptait environ trente-trois mille fantassins et vingt-neuf mille chevaux; les Franco- Bavarois pouvaient avoir trente-cinq mille fantassins et dix-sept ou dix-huit mille cavaliers, dont un grand nombre étaient démontés par suite d’une épizootie qui désolait l’armée de Tallard.

2. Cette raison est loin d'être décisive, comme on peut le voir par la note précédente.

3. Lorsqu’il représentait la France auprès de Guillaume III. Voir au cha-

pitre XVII, à la page 216. — Saint-Simon, qui rapproche Tallard et d’Harcourt dans un commun portrait, ajoute en parlant du premier : « C’était un homme de médiocre taille, avec des yeux un peu jaloux, pleins de feu et d’esprit, mais qui ne voyaient goutte; maigre, hâve, qui représentait l’ambition, l’envie et l’avarice; beaucoup d’esprit et de grâce dans l’esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition, ses vues, ses menées, ses détours, et qui ne pensait et ne respirait autre chose. » 4. Voir plus haut, page2Ql.

borougli, s’enflammant dans la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez entière.

Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en clief; et, avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disaiton, l’expérience d’un bon officier plus que d’un général^

Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de scs sujets, ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application.

Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses Anglais ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de Tallard. Ce général, un peu avant ce. temps-là: venait de passer à la gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers l’électeur à la gauche.

Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son aile, il y court : il trouve une action furieuse engagée, la cavalerie française trois fois ralliée et trois fois repoussée. Il va vers le village de Bleinheim^, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze escadrons. C’était une petite armée séparée , elle faisait un feu continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donna ses ordres, il revoie à l’endroit ou Marlborough, avec de la cavalerie et des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.

M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier ^ en revenant de l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé ; son fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d’un côté entre les deux armées françaises; de l’autre ses officiers généraux percent aussi entre

1. O La première bataille d’Hochstedt, remarque judicieusement Saint- Simon, gagnée en ce même terrain, était un plan bon à suivre, et une leçon présente dont beaucoup d’ofüciers généraux qui se trouvaient là avaient été témoins; il paraît qu’on n’y songea pas. »

2. Blenheim ou Blindheim a donné son nom à la bataille chez les Anglais ; c’est un village sur la rive gauche du Danube, entre Donauwerth et Hochstedt.

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