‹ Sicle de Louis XIVChapitre 242 sur 447 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double témérité perdit à la fois et l’armée et la flotte. Une partie des vaisseaux fut brisée parla tempête; une autre prise par les Anglais à l’abordage, après une résistance admirable; une autre brûlée sur les côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant d’autres choses éclatantes qui ont eu sous lui leur orient et leur couchant L

Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en six semaines le royaume de Valence et de Catalogne 2 pour l’arcbiduc Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l’effet de la témérité des assiégeants.

Les Anglais étaient sous les ordres d’un des plus singuliers hommes qu’ait jamais portés ce pays si fertile en esprits fiers courageux et bizarres. C’était le comte Péterborough homme qui ressemblait en tout à ces héros dont l’imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux Maures en Afrique : il avait à vingt ans commencé la révolution en Angleterre, et s’étaii rendu le premier en Hollande, auprès du prince d’Orange ; mais, de peur qu’on ne soupçonnât la raison de son voyage, il s’était embarqué pour l’Amérique, et de là il était allé à La Haye sur un vaisseau hollandais. II perdit, il donna tout son bien, et rétablit sa fortune plus d’une fois. Il faisait alors la guerre en Espagne presque à ses dépens, et nourrissait l’archiduc et toute sa maison. C’était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt Il lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort Mont-Jouy® et la ville. Ces retran-

1. C’est là une expression peu ordinaire qui, malgré l’autorité de Voltaire, n’est pas devenue commune.

2. 11 serait plus exact de dire le royaume de Valence et la Catalogne ; car cette dernière province , d’abord comté indépendant, puis annexée à l’Aragon, n’avait jamais formé de royaume distinct.

3. Nous avons déjà remarqué le mot porter dans le sens de produire.

4. Le comte de Péterboroug était, dit Saint-Simon, un homme fort remuant, qui toute sa vie s’était mêlé de beaucoup d’affaires en Angleterre et de beaucoup d’autres au dehors, tant de guerre que de paix et de différentes intrigues, à qui les plus grands et

les plus fréquents voyages ne coûtaient rien.

5. « L’histoire de Reboulet appelle ce prince chef des factieux comme s’il eût été un Espagnol révolté contre Philippe V. » (Note de Voltaire.)

6. Le Mont-Jouy ou plutôt Mont- Juich est la citadelle de Barcelone.

Les Catalans des campagnes environnantes, par esprit d’indépendance et par haine des Castillans, s’étaient déclarés pour l’archiduc; la ville ne fut secourue ni par terre ni par mer; l’esprit de la population s’opposait à une résistance vigoureuse, et une grande partie de la garnison passa au service de Charles III. La ville se rendit le 9 novembre 1703,

cliements, où le prince de Darmstadt périt, sont emportés 1 epée à la main. Une bombe crève dans le fort sur le magasin des poudres et le fait sauter; le fort est pris, la ville capitule. Le vice-roi parle à Péterborough à la porte de la ville. Les articles n’étaient pas encore signés, quand on entend tout à coup des cris et des hurlements. « Vous nous trahissez, dit le vice-roi à Péterborough : nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent, ils pillent. » — « Vous vous méprenez, répondit le comte de Péterborough : il faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n’y a qu’un moyen de sauver votre ville : c’est de me laisser entrer sur-le-champ avec mes Anglais ; j’apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever la capitulation. » Il parlait d’un ton de vérité et de grandeur qui, joint au danger présent, persuada le gouverneur : on le laisse entrer. Il court avec ses officiers ; il trouve des Allemands et des Catalans, qui joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des principaux citoyens; il les chasse, il leur fait quitter le butin qu’ils enlevaient ; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des soldats ; il la rend à son mari. Enfin, ayant tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, parce qu’ils étaient hérétiques L A la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de Tessé forme le siège avec trente et un escadrons et trente-sept bataillons : mais la flotte anglaise arrive ; la française se retire ^ ; le maréchal de Tessé lève le siège avec précipitation. Il laisse dans son camp des provisions immenses ^ : il fuit et abandonne quinze

1. La capitulation ne fut pas entièrement exécutée ; les soldats furent désarmés et renvoyés sans aucune ressource.

2. On perdit un temps précieux à vouloir reprendre le Mont-Juich ; les campagnes voisines s’insurgèrent et vinrent harceler les assiégeants ; lorsqu’on donna l’assaut, les prêtres, les moines, les femmes elles-mêmes combattaient avec fureur. Cinq jours après

flO mai 1706), une flotte ennemie, bien supérieure à celle du comte de Toulouse, le força à se retirer, et jeta un secours considérable dans la place ; on leva le siège dans la nuit du 11 au 12 mai. Philippe V, pour rentrer en Castille, dut se retirer par le Roussillon, faire le tour des Pyrénées, et revenir par la Navarre.

3. Après quatorze jours de tranchée ouverte, on abandonna cent pièces

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