‹ Sicle de Louis XIVChapitre 245 sur 447 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

cinq cents ^ ; ce fut une cléroute*totaIe; les Français y perdirent vingt mille hommes la gloire de la nation et l’espérance de reprendre l’avantage. La Bavière, Cologne avaient été perdues par la bataille d’Hoclistedt; toute la Flandre espagnole^ le fut parcelle de Ramillies. Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles; il prit Ostende; Menin se rendit à lui.

Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui faire des reproches, lui dit : « Monsieur le maréchal, on n’est pas heureux à notre âgeL »

Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au delà de l’Adige; et ce fleuve, bordé en deçà d’une longue chaîne de retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.

Le duc de Feuillade®, qui les commandait, était l’homme

1. « L’électeur de Bavière et Villeroi ordonnèrent la retraite, qui commença d’abord en bon ordre; mais, tout à coup, la cavalerie espagnole et bavaroise, qu’on avait laissée complètement inactive pendant le combat, et qui couvrait la retraite par le défilé de Judoigne se débanda saisie d’une terreur panique. Au même instant, des chariots , qui se brisèrent, arrêtèrent les bagages de l’artillerie, et, par suite, toute la colonne en marche. Ce fut un flux et reflux effroyable ; tout se rompit et se dispersa! » (H. Martin, Hist.

de France.)

2. On ne perdit que deux ou trois mille hommes tués dans la bataille et six mille prisonniers ; dans la retraite, la plupart des soldats dispersés rejoignirent leurs corps.

3. Désormais ce n’est plus au nom de l’Espagne , mais au nom de la France, qu’on soutint la guerre dans les Pays-Bas.

4. Suivant Saint-Simon, qui paraît ici bien informé, le roi plaignit Villeroi, le défendit, lui écrivit qu’il était trop malheureux à la guerre et qu’il lui conseillait, comme à son ami, de donner

sa démission du commandement; et qu’il le verrait auprès de lui avec plus d’amitié que jamais. Villeroi lui répondit qu’il n’était ni blessé ni malade, qu’il était malheureux, mais qu’il ne pouvait demander sa démission sans se déshonorer. Le roi insiste sans pouvoir rien obtenir. Alors Louis XIV se décida à nommer lui-même Vendôme pour le remplacer. Quand Villeroi revint à la cour, il vit le roi chez M™® de Maintenoi) ; cela fut court et sec .-alors l’embarras succéda aux grands airs et aux sons des grands mots. Le roi ne lui parloitque pour donner l’ordre et pour îes choses de sa charge. 11 pesoit au roi, il le sentoit, et plus encore que chacun s’en apercevoit... etc.

5. La Feuillade (Louis d’Aubusson, duc de), né en 1673, mort en 1725. Il avait servi depuis 1699 dans la Savoie et le Piémont. Créé pair de France en 1716, il devint maréchal en 1724. Saint Simon en a fait un portrait qui n’est pas flatté : « Il étoit parfaitement bien fait, avoit un air et des manières fort nobles, et une physionomie si spirituelle qu’elle réparoit sa laideur. Il savoit persuader son mérite à qui se con-

le plus brillant et le plus aimable du royaume; et, quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. H était fils de ce maréchal de La Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires L On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même éclat, avec plus d’esprit. Il attendait pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France; Chamillart, son beaupère, qui l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siège. Les lecteurs, qui ne sont point à portée d’entrer dans ces discussions, seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et inutile appareil.

On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille sept cents grenades, quinze mille sacs à terre trente mille instruments pour le pionnage^, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces munitions le plomb, le fer et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. Tout siège de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.

Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation et du temps, pressait ce siège contre toutes les règles. Le maréchal de Vauljan, le seul général peut-être qui aimât mieux l’État que soi-même^, avait proposé au duc de La

tentoit de la superficie. Son commerce, à qui ne vouloit que s’amuser, étoit charmant ; il étoit magnifique en tout, libéral, poli, fort brave, gros et beau joueur... Son ambition étoit sans bornes... G’étoit un cœur corrompu à fond, une âme de boue, un impie de bel air et de profession ; pour tout dire, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps. »

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