‹ Sicle de Louis XIVChapitre 247 sur 447 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Feuillade de venir diriger le siège comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire ; mais la fierté de La Feuillade prit les oflïes de Vauban pour de l’orgueil caché sous de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue : c( J'espère prendre Turin à la Cohorii^. » Ce Coliorn était le Vauban des alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin : mais l’ayant attaquée par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n’ayant pas môme entouré toute la ville, des secours, des vivres pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir; et plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siège traînait en longueur.

Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de La Feuillade. Celuici se détache du siège pour courir après le prince, qui, connaisant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuillade, manque le duc de Savoie, et la conduite du siège en souffre.

Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne voulait point prendre Turin ; ils prétendent qu’il avait juré à la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père ; ils débitent que cette princesse engagea de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés ; mais c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.

Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Vendôme,

de rien quand il y seroit. 11 ajouta qu’il mettrait son bâton derrière la porte, qu’il n’étoit pas juste que l’honneur auquel le roi l’avoit élevé le rendît inutile à son service, et que plutôt que cela fût, il aimeroit mieux le lui rendre. » Plus loin Saint-Simon ajoute:

« Chamillart voulut encore tout bien examiner avec Vauban en présence du roi... Ce que celui-ci demanda se trouva monter en toutes sortes de choses à bien plus qu’il ne fut possible de lui fournir. Là-dessus, il avertit le roi bien fermement que Turin ne se prendroit pas à moins ; et sur ce refus de Vauban comme ne pouvant réussir, la commis-

sion en futsur-le-cliamp donnée ou plutôt confirmée à La Feuillade. Quel parallèle entre ces deux hommes! et quel champ aux réflexions ! »

1. CoEHORN (Menno, baron de), né dans la Frise en 1641, mort en 1704. 11 se distingua comme ingénieur dans toutes les guerres contre Louis XIV ; la défense de Namur en 1692, la reprise de cette ville en 1695; beaucoup de villes fortifiées sur de nouveaux plans, prises par de nouvelles méthodes, des inventions remarquables, des ouvrages théoriques sur son art, quarante-sept ans de bons services, justifient le titre qu’on lui donna de Vouban hollandais.

au bord de l’Adige, favorisait ce siège; et il comptait, avec soixante-dix bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince Eugène.

Le général des Impériaux manquait d’hommes cl d’argent.

Les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres : il fit enfin venir des troupes des cercles de l’Empire.

La lenteur de ces secours eût pu perdre l’Italie, mais la lenteur du siège de Turin était encore plus grande.

Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre^. Mais, avant de quitter l’Italie, il souffre que le prince Eugène passe l’Adige; il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. Le général français ne quitta les bords du Pô qu’après avoir vu le prince Eugène en état de pénétrer jusqu’auprès de Turin. Ainsi il laissa les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu’elles paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne et en Espagne.

Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l’armée de Villeroi ; et le duc d’Orléans neveu de Louis XIV, vient commander vers le Pô les troupes du duc de Vendôme.

Ces troupes étaient en désordre, comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de Vendôme ^ ; il passa le Tanaro aux yeux du duc d’Orléans; il prend Carpi, j

Correggio, Reggio^; il dérobe une marche aux Français; enfin j

il joint le duc de Savoie auprès d’Asti. Tout ce que put faire le duc d’Orléans, ce fut de venir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin. Le prince Eugène le suit en diligence.

Il y avait alors deux partis à prendre : celui d’attendre le

1. Vendôme s’était montré négligent; mais le succès des Impériaux en 1706, comme en 1701 devant Catinat, prouvait que la ligne de l’Adige pouvait être forcée. Le prince Eugène franchit ce fleuve, le 6 juillet, puis le Pô, douze jours après. Vendôme partit le lendemain, 19.

2. Le duc d’Orléans était envoyé avec le maréchal de Marsin qui, sans avoir le titre, devait avoir l’autorité supérieure.

3. Voltaire n’a pas suffisamment indiqué la marche rapide et hardie d’Eugène. Le duc d’Orléans ne put l’arrêter, parce que La Feuillade refusa d’occuper la position capitale de Stradella dans le Pavesan ; alors Eugène franchit le Panaro et la Secchia, torrents presque à sec ; il prend Correggio et

Reggio. La Feuillade refuse encore de se joindre au duc d’Orléans à Valenza, près d’Alexandrie; Eugène, qui ne rencontre pas d’obstacle, s’avance jusqu’au Tanaro, et rejoint le duc de Savoie près de Carmagnola (29 août).

4. Le Tanaro vient du col de Tende, dans les Alpes maritimes, et se jetle dans le Pô, au-dessous d’Alexandrie.

Carpi est sur l’Adige ; voir page 236 ; mais ici Voltaire parle de la petite ville de Carpi dans le Modénais.

Correggio, dans le Modénais, sur la route de Carpi à Reggio.

Reggio, sur le Croslolo, belle ville du Modénais de 18,000 habitants, patrie de l’Arioste.

Asti, ville du Piémont sur le Tanaro, patrie d’Alfieri, 22,000 habitants.

Page 1