CHAPITRE XXI
de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière ; mais Landau perdu laissait toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d une invasion par terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre faisait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la P^ance n’était point encore entamé ; et, dans une guerre si malheureuse, elle n’avait encore perdu que des conquêtes.
Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne et en Flandre. On prétend que le siège de Barcelone avait été encore plus mal conduit que celui de Turin
Le comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siège abandonné, l’armée française diminuée de moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu’on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutent encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur
A ces désastres s’en joignait un autre, qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans l’Estramadure espagnole, différente de celle du Portugal^. C’était un Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway, autrefois comte de Buvigny ’* ; tandis que le duc de Berwick Anglais et neveu de Marlborough, était à la
sais, le parlement d’Ecosse consentit à se fondre dans le parlement d’Angleterre, et les deux nations formèrent la Grande-Bretagne (6 août 1706). Ce fut ce que les Ecossais appelèrent réduire y Ecosse en province. L’Ecosse devait être représentée dans la chambre des lords par douze pairs d’Ecosse, élus à Edimbourg par les pairs de ce royaumrv
1. Voltaire a déjà parlé de ce siège de Barcelone, au chapitre XX, page 263.
2. L’armée française, après la levée du siège de Barcelone, se retira dans le Roussillon ; Philippe V rentra en Espagne par la Navarre, et arriva même jusqu’à Madrid, qu’il fut forcé d’évacuer en apprenant les succès et la marche des alhés.
3. L’Estradamure espagnole est située à l’ouest du royaume ; elle a pour capitale Badajoz. Les alliés s’emparèrent de l’Estradamure , du Léon et marchèrent par Salamanque vers Madrid.
4. Le comte de Ruvigny, qu’on appelait milord Galloway, d’un titre d’Irlande que le roi Guillaume lui avait donné, commandait les Anglais; les Portugais avaient pour général le marquis Las Minas.
5. Berwick (Jacques Fitzjames de), fils naturel du roi d’Angleterre Jacques II, et d’une sœur du duc de Marlborough. Son père le fit duc de Berwick en Angleterre. Tl fut aussi duc en Espagne. U le fut en France. Maréchal
tète des troupes de France et d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.
Philippe V, incertain de sa destinée était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça et Alicante. Les. chemins d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1706) Galloway y entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède.
Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec les Espagnols attachés à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que pour les Français ; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à Versailles; mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe le choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de Savoie, le soin quelle prenait de leur plaire, une intrépidité au-dessus de son sexe et une constance agissante dans le malheur Elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle et recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des grands qui avaient juré d’être fidèles ne fut traître. Quand Galloway fit
en 1708; tué au siège de Philipsbourg, en 1734. Il a laissé des Mémoires que M. l’abbé Ilook a publiés en 1778 ; on y trouve des anecdotes curieuses et des détails instructifs sur ses campagnes.
(Voltaire.)
1. Philippe V évacua Madrid, suivi des grands, des conseils et des tribunaux ; il rejoignit le petit corps d’armée de Berwick, qui se repliait devant l’ennemi, et les alliés entrèrent dans Madrid le 2o juin.
2. «Cette princesse, dit Saint-Simon, n’avait pas été moins soigneusement élevée que madame la duchesse de Bourgogne , ni moins bien instruite.
Elle se trouva née avec de l’esprit, et dans cette première jeunesse, avec un bon esprit sage, ferme, suivi, capable de conseil et de contrainte, et qui, dér ployé et plus formé dans les suites, montra une constance et un courage que la douceur et les grâces naturelles de ce même esprit relevèrent infiniment. Elle devint la divinité de l’Espagne. L’affection des Espagnols, qui seule et plus d’une fois a conservé la couronne à Philippe V, fut en la plus grande partie due à cette reine dont ils sont encore idolâtres, dont ils ne se souviennent encore qu’avec larmes, je dis seigneurs, dames, militaires, peuple. »