‹ Sicle de Louis XIVChapitre 269 sur 447 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Presque toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait, la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux vainqueurs qu’aux vaincus, parce que dans une grande étendue de pays raffection des peuples refusait tout aux Autrichiens et donnait tout à Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé alors comme son ennemi. Il est certain que, malgré l’affection de la ville de Madrid pour Philippe^, malgré la fidélité de beaucoup de grands et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi gagnée. Une partie des peuples attendaient alors l’événement; une autre haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du même nom de Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait^, crut entrevoir qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre ; et lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le duc d’Orléans se crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter. II avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une protestation.

Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait combattre. Cette entreprise, si elle eut réussi, pouvait ne pas déplaire aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir l’Espagne et la France réunies dans une même main, et elle aurait apporté moins d’obs-

1. Philippe V était devenu le roi national pour les Castillans; il leur plaisait par sa dévotion, sa gravité, son opiniâtreté ; il n’avait jamais voulu souscrire à sa déchéance, et déclarait qu’il a perdrait la vie plutôt que d’aban- « donner le trône où Dieu l’avait placé.»

2. La princesse des Urs[ns, de la .naison française de La Trémouille et

veuve d’un prince romain , était une femme de beaucoup d’esprit et d’intrigue, qui gouvernait la jeune reine et Philippe V. Plus tard elle fit épouser au roi d’Espagne Elisabeth Farnèse, fut brutalement disgraciée , chassée d’Espagne, au moment de l’arrivée de la nouvelle reine; elle se retira en Italie et y mourut en 1722.

tacle à la paix. Le projet fut découvert à Madrid, vers le corn- ^ mencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à \ Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V i ne pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, , et d’avoir eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le e duc d’Orléans. Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le con.seil qu’on fît le procès à celui qu’il regardait comme coupable; mais le roi aima mieux ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine.

Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène, écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme L Ce prince, retiré dans Anet^, partit alors, et sa présence valut une armée. La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Bertrand Duguesclin^. Son nom seul attira une foule de volontaires. Il n’avait point d’argent : les communautés des villes, des villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit la nation. (Auguste 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid^, oblige l’ennemi à se retirer vers le Portugal, le suit, passe le Tage à la nage, fait prisonnier dans Brihuega^ Stanhope® avec cinq mille Anglais

1. Louis XIV, après la défaite de Saragosse, îOHiit de nouveau engagé son petit -ûls à se sacrifier; Philippe V, soutenu par sa femme et par l’allection que lui témoignaient les Castillans, refusa d’abandonner la couronne d’Espagne. C’est alors qu’arriva Vendôme ; Louis XIV le lui avait promis, quelque temps avant la bataille de Saragosse.

2. Vendôme s’était retiré, depuis Oudenarde, dans sa maison d’Anet, près de Dreux, si souvent chantée par les poètes du xvije siècle.

3. Bertrand Duguesclin, le brave capitaine de Charles V, au xiv® siècle, emmena à deux rep»'ises différentes, les

aventuriers des grandes compagnies au delà des Pyrénées, pour soutenir le prince Henri de Transtamarre contre son frère, Pierre le Cruel, roi de Castille.

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