CHAPITRE XXII
(9 décoiiibre), atteint le général Starcinberg, et le lendemain lui livre la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore combattu avec scs autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme, se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il remporte une victoire entière^, de sorte qu’en quatre mois de temps ce prince, (jui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et ralTermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe^.
Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre, plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le premier mobile de la guerre ; une Anglaise par ses imprudences procura la paix^. Sarah Jennings, duchesse
le général en chef Staremberg, fut la cause principale des revers des alliés dans cette campagne.
1. On dit plus ordinairement victoire complète. Staremberg rentra en Catalogne au commencement de 1711, avec cinq ou six mille soldats seulement.
2. « On asssiire qu’après la bataille, Philippe V n’ayant point de lit, le duc de Vendôme lui dit: a Je vais vous faire » donner te plus beau lit sur lequel ja- » mais roi ait couché ; » et il fU faire un matelas des étendards et des drapeaux pris sur les ennemis. (Note de Voltaire.)
3. Voltaire, quoiqu’il s’en soit toujours défendu avec vivacité et avec esprit, mérite le reproche qu’on lui a adressé, d’expliquer souvent les grands événements par de petites causes. Ici il tombe deux fois dans ce défaut; il n’est pas vrai de dire qu’une Allemande lit perdre à la maison d’Autriche toute la succession de Charles-Quint ; on a vu plus haut, et lui-même a dit les raisons considérables qui décidèrent Charles II à choisir le duc d’Anjou pour son héritier. Il n’est pas vrai de dire qu’une Anglaise par son imprudence procura la paix. Sans aucun doute les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de milady Musham, la rupture de la duchesse avec la reine, ne furent pas sans influence sur les affaires ; mais c’est une de ces causes secondaires, de ces occasions, auxquelles on a tort de donner une trop grande importance ; c’est l’histoire de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La
France était assez affaiblie, l’orgueil de son roi assez humilié; à moins de vouloir détruire la France, la paix devenait nécessaire et la journée de Malpiaquet, la campagne de 1710, en France comme en Espagne, montraient tout ce que pouvait encore la grande nation. L’Europe et surtout les puissances maritimes sentaient le poids do la guerre ; le parti de la paix grossissait de jour en jour en Hollande et en Angleterre; continuer la lutte, «c’était remettre l’Autriche et la France dans la position antérieure à la paix de Westphalie, remplacer une domination par une autre , et créer un danger pour dissiper les derniers restes d’une crainte.» (M. Mignet.) En Angleterre, le parti whig gouverna tant qu’il fallut assurer le triomphe de la coalition et anéantir les espérances des Stuarts; quand il ne fut plus nécessaire au pays, il tomba nécessairement avec Godolphin, son ministre, et Marlborough, son général. « Ce changement de politique prit la forme d’un caprice de cour, mais il était un besoin et non un accident. » La reine appela les tories au pouvoir, mais le nouveau ministère obtint une majorité imposante dans la nouvelle chambre, qui représentait les sentiments nouveaux du pays. Enfin ce changement fut encore rendu plus indispensable par la mort de l’empereur Joseph (17 avril 1711) et l’avénement de l’archiduc au trône impérial. L’Europe coalisée ne pouvait rétablir en la personne de Charles VI la puissance formidable de Charles-Quint. Voilà les causes nécessaires de la paix.
de Marlborougli, gouvernait la reine Anne, et le duc gouvernail TÉtat. 11 avait eu en ses mains les finances par le grand trésorier Godolphiu, beau-père d’une de ses filles. Sunderland, secrétaire d’État, son gendre, lui soumettait le cabinet. Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres. Il était maître de l’armée dont il donnait tous les emplois. Si deux partis, \eswhigs et les torys\ divisaient l'Angleterre, les wliigs, à la tête desquels il était, faisaient tout pour sa grandeur, et les torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne de l’iiistoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient tes pins belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la multitude, quand il est joint aux dignités et à la gloire.
Il avait plus de crédit à La Haye que le grand pensionnaire, et il influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux, nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises dans le commandement-. J’ai entendu dire à sa veuve qu’après les partages faits à quatre enfants il lui restait, sans aucune grâce de la cour, soixante et dix mille pièces de revenu^, qui font plus de quinze cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd'hui. S’il n’avait pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti que la reine Anne n’aurait pu détruire ; et si sa femme avait eu plus de complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son humeur. La reine l'avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la soumission et à l’abandonnement de toute volonté.
1. C’est sous Charles II qu’on a cominencé à donner ces noms aux deux grands partis qui divisaient déjà l’Angleterre et qui la divisent encore ; ce sont des sobriquets injurieux qu’adoptèrent ceux-là même qu’ils désignaient.
On appela tories (de l’iriandais toree, donne-moi^ mot employé par les voleurs) les partisans des Stuarts , les grands propriétaires de terres , attachés à l'épiscopat et représentants du principe d’autorité et de conservation. On donna le nom de xchigs (de l'écossais whiggam , cri des charretiers du pays pour exciter leurs chevaux) d'abord aux Ecossais soulevés, puis au parti de l'opposition sous les Stuarts, aux presbytériens, aux défenseurs des libertés publiques, au
parti du mouvement et do progrès.
2. De nombreux pamphlétaires, Bolingbroke, Prier, Swift, etc., attaquaient déjà depuis longtemps la cupidité de Marlborough, volant ouvertement ses soldats, et ne se servant de sa gloire et de son génie que pour amasser. Swift , dans Y Examiner , opposait le compte de la reconnaissance romaine envers un général vainqueur au compte de l'ingratitude britannique, et il calculait que les frais de la prem ère s'élevaient à neuf cent quatre-vingt-quatorze livres sterling, tandis qu’en 1710 Marlborough avait coûté à la seconde la modeste somme de cinq cent quarante mille livres sterling.