‹ Sicle de Louis XIVChapitre 272 sur 447 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Dans de pareilles liaisons, c’esl d’ordinaire du côté des souverains que vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité ; ce sont eux qui font sentir le joug, et c’était la ducliesse de Mailboroiigli qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se tourna du côté de milady Masbam, sa dame d’atour^ Les jalousies de la duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière qu’elle refusa à la reine ; une jatte d’eau qu’elle laissa tomber en sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madame Masbam, changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la reine le donne Les torys saisirent cette conjoncture pour tirer la reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de Malborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous des noms empruntés^. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait dans sa lettre : a Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse. » Elle s’en repentit ensuite : elle vint demander pardon; elle pleura ; et la reine ne lui répondit autre chose, sinon : « Vous m’avez ordonné de ne vous point répondre, et je ne vous répondrai pas. » Alors la rupture fut sans retour. La duchesse no parut plus à la cour; et quelque temps après on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland, pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres États cela s’appelle une disgrâce : en Angleterre, c’est une révolution dans les affaires; et la révolution était encore très-difficile à opérer. Les torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du

1. Les rapports d’amitié entre la duchesse et la reine étaient déjà affaiblis depuis quelque temps, lorsque mistress Hill, cousine éloignée de la duchesse, humble dame de la chambre, commença à exercer un grand empire sur l’esprit faible de la reine, au détriment de son ancienne protectrice. Son mariage avec Masham, petit officier de la couronne, devint toute une affaire par l’éclat inutile de la célébration, et fut une des causes de la rupture. L’ambitieux Harley, qui lui aussi était un peu parent de lady Masham, profita de

sa faveur pour s’insinuer auprès de la reine et lui donner la force de rompre avec les chefs du parti whig, qui depuis longtemps la dominaient impérieusement.

2. Il y a ici une erreur : ce commandementne futpas donné au colonel Hill; il reçut seulement de la reine, à titre de dedommagement, une pension annuelle de mille livres sterling.

3. On a conservé plusieurs de leurs lettres ; la reine avait le nom de madame Mortey, et la duchesse celui do Freeman.

royaume. Ils furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère aujourd’hui dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour distinguer les factions^ Les wliigs penchaient pour le presbytérianisme. C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II et immolé Charles I®^. Les torys étaient pour les épiscopaux qui favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance passive envers les rois, parce que les évêques en espéraient plus d’obéissance pour eux-mêmes.

Us excitèrent un prédicateur à prêcher dans la cathédrale de Saint- Paul cette doctrine, et à désigner d’une manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait donné la couronne au roi Guillaume^. Mais la reine, qui favorisait ce prêtre, nefutpas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et que son sermon ne fût brûlé Elle sentit encore plus sa faiblesse, en n’osant, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des wliigs.

Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre. La reine, qui dès lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à Marlborough le commandement des armées ^ ; et, au printemps de 1711, Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans sa cour^.

Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un prêtre inconnu, nommé l’abbé Gauthier®, qui avait été > autrefois aide de l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son I

1. Voltaire, ici, comme dans beaucoup d’autres endroits, juge l’Angleterre par les philosophes, les libres penseurs, ses amis, avec lesquels il vécut pendant son séjour dans ce pays; mais il se trompe et calomnie les Anglais.

2. « Le marquis de Torcy l’appelle, dans ses Mémoires, ministre prédicant :

il se trompe; c’est un titre qu’on ne donne qu’aux presbytériens. Henri Sachcverel, dont il est question, était docteur d’Oxford, et du parti épiscopal. Il avaitprêché dans la cathédrale de Saint- Paul l’obéissance absolue aux rois et l’intolérance. Ses maximes furent condamnées par le Parlement; mais ses invectives contre le parti de Marlborough le furent bien davantage.» (Note de Voltaire.)

3. Celte condamnation de Sacheverel est antérieure plusieurs années.

4. Ce fut seulement après le changement de ministère que la duchesse reçut Tordre de remettre la clef d’or, signe distinctif de sa charge de surinlendante ; vainement elle écrivit une humble requête, vainement Marlborough supplia, SC jeta aux genoux de la reine ; tout fut inutile. En quittant le palais, la duchesse voulait qu’on enlevât les serrures et les cheminées de marbre posées à ses frais dans les pièces qu’elle occupait; elle consentit enfin à faire l’abandon des cheminées.

5. Marlborough n’était plus le maître absolu de ses actes et des affaires; il n’avait plus le droit de nommer lui même à tous les emplois.

6. L’abbé Gautier, ancien aumônier de l’ambassade française à Londres, y était resté depuis la guerre, étudiant le pays, et écrivant quelquefois au ministre des affaires étrangères de France.

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