CHAPITRE XXII
ambassade auprès du roi Guillaume. 11 avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard l’avait introduit dans la conüdence d’un lord, ami du nouveau ministère opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de Torcy, et lui dit sans autre préambule : « Voulez-vous faire la paix, monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. » C’était, dit M. de Torcy, demander à un mourant s’il voulait guérir L
On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford^, grand trésorier d’Angleterre, et Saint-Jean, secrétaire d’Etat, depuis lord Bolingbroke^. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix à la France que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement de armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien*. Le pas était dangereux: c’éuit trahir la cause commune des alliés; c’était rompre tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de la plus grande partie de la nation et aux recherches du parlement, qui auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu réussir ; mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage (17 avril 1711). L’empereur^ Joseph mourut, et laissa les États de la maison d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après®.
1. « Mémoires de Torcy, tome III, p. 33. » (Note de Voltaire.)
2. Harley (Robert), comte d’Oxford, né à Londres en 1661, mort en 1724, était un homme habile, énergique, mais sans autre loi que son intérêt. C’est lui qui négocia la paix. Destitué en 1714, accusé de haute trahison, il fut enfermé à la Tour de Londres, de 1715 à 1717. 11 a formé la riche bibliothèque et la collection de manuscrits qui porte son nom au Muséum britannique.
3. Bolingbroke (Henri Saint-Jean, vicomte de), né en 1672, triompha avec Harley, et, comme lui, fut disgracié en 1714, proscrit par le Parlement, dépouillé de ses biens; il se réfugia en France, ne revint en Angleterre qu’en 1723, fut pendant dix ans le plus grand antagoniste de Walpole, et mourut en 1751. Il a écrit un grand nombre d’ouvrages politiques, littéraires et philosophiques, et fut, à plus d’un titre, le précurseur de Voltaire, comme librepenseur; Voltaire même a plusieurs
fois emprunté son nom pour soutenir ses idées les plus hardies.
4. Il y a quelque exagération dans ce que dit Voltaire, et, sans parler des motifs d’humanité qui pouvaient les guider, surtout Bolingbroke, on a vu plus haut les raisons supérieures qui déjà entraînaient l’Angleterre et les nouveaux ministres vers la paix.
5. Joseph !«'■ mourut à trente-deux ans, et son frère fut élu Empereur à Francfort, le 12 octobre 1711.
6. « Le lord Bolingbroke rapporte dans ses lettres qu’alors il y avait de grandes cabales à la cour de Louis XIV; il ne doute pas (tome II, page 244) « qu’il ne se formât dans sa cour d’e- » tranges projets d’ambition particu- » lière : » il en juge par un discours que lui tinrent depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Mortemart :
«Vous auriez pu nous écraser; pour- » quoi ne l’avez-vous pas fait?» Bolingbroke, malgré ses lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de
Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de l’empereur Charles VI ? Pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unics rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux aune grande partie de la nation ; et, un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe L
Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés; et, quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne Il avançait toujours en Flandre : (auguste 1711) il forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu’à Valenciennes, (septembre) il prenait Bouchain ; il s’avançait au Quesnoy, et de là vers Paris ; il y avait à peine un rempart à lui opposer^.
Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Duguay- Trouin^, aidé de son courage et de l’argent de quelques mar-
quelques ministres, qui croient que tous les mots qu’on leur dit signifient quelque chose. On connaît assez l’état de la cour de France et celui de ces deux ducs pour savoir qu’il n’y avait, du temps de la paix d’Utreclit, ni desseins ni factions, ni aucun homme en situation de rien entreprendre. » (Note de Voltaire.)
1. Le poète diplomate Prier apporta à Versailles les demandes de l’Angleterre , sous forme de préliminaires ; Louis XIV envoya aussitôt à Londres Ménager, membre du conseil de commerce, pour négocier sur ces propositions (août). Les Anglais promirent, si on les satisfaisait, de soutenir la France dans le congrès; les préliminaires furent signés à Londres, le 8 octobre.
2. L’empereur Joseph avait envoyé dans les Pays-Bas le prince Eugène pour concerter avec Marlborough un plan d’invasion de nos provinces; ce plan fut heureusement renversé par la mort de l’Empereur et le génie de Villars. Louis XIV lui avait ordonné
d’éviter tout engagement sérieux; il se retrancha derrière une ligne formée de la mer à la Meuse par la Scarpe, l’Escaut et la Sambre, avec des levées qui fermaient les intervalles entre ces rivières.
3. Marlborough voulait marcher vers Le Quesnoy; mais les Hollandais, craignant de perdre Bouchain, s’y opposèrent, et on prit les quartiers d’hiver, dès le commencement d’octobre.
4. Duguay-Trouin (René), né à Saint-Malo, le 10 juin 1673, mort à Paris, le 27 septembre 1736, était fils d’un armateur. De 1689 à 1697, il fit la course sur des corsaires, armés soit par sa famille, soit par le gouvernement, et Louis XIV lui donna dès lors dans la marine de l’Etat le grade de capitaine de frégate. Plus tard, il mérita par de nombreuses actions d’éclat, le grade de capitaine de vaisseau (1706i et sa promotion dans l’ordre de Saint-Louis (1707). En 1710, Louis XIV lui fit expédier des lettres de noblesse et une pension de deux mille livres. On a cal-