III. — BUT DE l'auteur. — PLAN DE l’oUVRAGE
Dans son introduction, Voltaire a lui-méme clairement indiqué le but qu’il s’était proposé et le plan de son ouvrage : « Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV qu’on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme, mais l’esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut Jamais. » Et plus loin : « 11 ne faut pas qu’on s’attende à trouver ici les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s’est fait ne mérite pas d’être écrit. On ne s’attachera, dans celte histoire, qu’à ce qui mérite l’attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d’instruction et conseiller l’amour de la vertu, des arts et de la patrie. »
Voltaire, à toutes les époques de sa vie, dans beaucoup de passages de ses œuvres, a reproduit les mômes idées, a insisté sur cette manière nouvelle d’entendre l’histoire : « Les lois, dit-il, dans sesFrag^ mentü sur Vhislohe^ les arts, les mœurs, ont été mon principal objet. Les petits faits ne doivent entrer dans ce pian que lorsqu’ils ont produit des événements considérables; il est fort indifférent que la ville de Creutznach ait été prise le 21 septembre ou le 22, en 1688, que.... etc. Les détails qui ne mènent à rien sont, dans l’histoire, ce que sont les bagages dans une armée, impedimenta; il faut voir les choses en grand, par cela môme que l’esprit humain est petit, et qu’il s’affaisse sous le poids des minuties; elles doivent être recueillies par les annalistes, et dans des espèces de dictionnaires où on les trouve au besoin. »
Aussi ce n’est pas riiisloire de Louis XIV que Voltaire a voulu écrire: c’est le siècle qu’il a voulu peindre. « Je ne considère pas seulement, écrivait-il en 17 40, Louis XIV parce qu’il a fait du bien aux Français, mais parce qu’il a fait du bien aux hommes; c’est comme homme et non comme sujet, que j’écris; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n’est question que des aventures d’un roi, comme s’il existait seul ou que rien n’existàt que par rapport à lui ; en un mot, c’est encore plus d’un grand siècle que d’un grand roi que j’écris l’histoire. » Dans cette lettre remarquable, adressée en 1740 à Milord Harvey, Voltaire se justifiait d’avoir souvent donné au xviiR siècle le nom du grand roi de France. Ses raisons étaient irréfutables, et la postérité a complètement ratifié le jugement de Voltaire. Plusieurs fois cependant il se crut obligé de défendre ce titre de Siècle de Louis XI et principalement dans ce oassage : « Oui. sans doute, ce
INTRODUCTION
8i?icle doit être cher à tous les amateurs des beaux-arts, à tous ceux que vous appelez beaux esprits; oui, je me regarderai comme un barbare, comme un esprit faux et bas, sans culture, sans goût, quand je pourrai oublier la foîce majestueuse des belles scènes de Corneille, l’inimitable Racine, les belles épîtres de Boileau et son Art poétique; le nombre des fables charmantes de la Fontaine, quelques opéras de Quinaiilt, et surtout ce génie à la fois comique et philosophe, cet homme qui en son genre est si au-dessus de toute l’antiquité, ce Molière dont le trône est vacant; etc., etc. Comment se fait-il que tant d’hommes, supérieurs dans tant de genres différents, aient fleuri tous ensemble dans le même âge? Ce prodige était arrivé trois fois dans l’histoire du monde, et peut-être ne reparaîtra plus. Sortons de la carrière des beaux-arts pour considérer les grands capitaines et les habiles ministres; nous avouerons que la gloire des Condé, des Turenne, des Luxembourg, des Villars, ne sera jamais éclipsée; nous redirons que le nom des Colbert doit être immortel.,.. Je porte les yeux sur toutes les nations du monde, et je n’en trouve aucune qui ait jamais eu des jours plus brillants que la française depuis 1655 jusqu’à 1704 (1). » « Ce n’est point seulement, dit-il autre part, la vie de ce prince que j’écris, ce ne sont point les annales de son règne, c’est plutôt l’histoire de l’esprit humain, puisé dans le siècle le plus glorieux à l’esprit humain. »
' Voltaire se proposant de peindre le siècle de Louis XIV, et ne voulant pas se borner au récit des événements d’un règne, se trouva presque naturellement amené à adopter le plan qu’il a suivi : « On décrira ici, dit-il dans son introduction, les grands événements politiques et militaires de son règne. Le gouvernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et de son règne tiendront une grande place. D’autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l’esprit humain dans ce siècle. Enfin on parlera de l’Église, qui depuis si longtemps est liée au gouvernement ; qui tantôt l’inquiète et tantôt le fortifie. «
Cette division de l’ouvrage a été blâmée par plusieurs, justifiée par quelques-uns. 11 est certain qu’elle offi ait de véritables avantages, et qu’il est très- difficile, sinon impossible de faire marcher de front le récit des événements politiques et militaires, qui ont leur date précise, le tableau du gouvernement, des arts, et la peinture des mœurs, qui se modifient par gradations presque insensibles et qu’on ne peut bien saisir et faire comprendre que par vue d’ensemble. Cependant on doit reprochera Voltaired’avoirtropséparé ce qui devait être plus réuni; de ne pas avoir suffisamment montré pour le gouvernement , les lettres, les arts, etc., les différentes époques du règne ; de ne pas avoir fait assez sentir l’influence du gouvernement, à ces différentes époques, sur les événements politiques, comme sur les progrès, le ralentissement ou les modifications du mouvement intellectuel, a Puisque tout