CHAPITRE XXV
officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de Bastille, l’an 1690, l’alla prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire et pour les dentelles. 11 jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. 11 était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne faisant point entrevoir ce qu’il pouvait êtreL
Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur : a Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pécheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue. )) Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fut bien informé qu’il n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu une
sans arriver à aucune certitude; mais on a pu rectifier quelques circonstances de son récit. Ainsi il paraît que ce prisonnier fut amené par Saint-Mars à la Bastille seulement en 1698; qu’il avait été probablement gardé à Pignerol , puis à Exilles en 168i, puis à Sainte- Marguerite en 1687.
1. « Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avance; et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l'a souvent confirmé, b {Note de Voltaire.)
connaissance immédiate de ce fait il y en a une très-di^ne de foi qui vit encore M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La Fcuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’homme au masque de fer, Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’État, et qu’il avaitfaitsermentdene le révéler jamais. Enfin il reste encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté ^
Louis XIV cependant partageait son temps entre les plaisirs qui étaient de son âge et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert. Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet^, dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’État Guénégaucl^ Pellisson% Gourville et tant d’autres. La ebute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit voir qu’il n’apppartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà résolue^, quand le roi accepta la fête magnifique que ce ministre
1. O Ceci a été écrit en 1750. » (Note de Voltaire.) — Le personnage trèsdigne de foi dont parle Voltaire est Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes. Voy. le Supplément au Siècle de Louis XIV.
2. On a prétendu que ce prisonnier était le comte de Vermandois, fils de Louis XIV et de de La Vallière, le duc de Beaufort, le duc de Monmoulh, Fouquet, un frère du duc de Mantoue, Mathioli ou Magni, agent de ce duc, le patriarche des Arméniens , Arwediks, etc. Une tradition constante fait croire qu’il y avait là un secret d’Etat, connu seulement des rois de la maison de Bourbon ; Napoléon fit ordonner des recherches et ne put pénétrer ce mystère. 11 est très-probable qu’on a réuni dans un seul personnage imaginaire diverses circonstances relatives à plusieurs individus; le masque de velours a bien pu recouvrir plus d’un visage.
Mais parmi ces prisonniers mystérieux, il en est un qui a été enterré sous le nom de Marchiali, en 1703, à l’église Saint-Paul, et pour celui-là, les inductions les plus fortes semblent le rattacher à la famille royale. Voltaire est revenu plusieurs fois sur ce sujet ;
dans la septième édition de son Dictionnaire philosophique , après avoir rectifié quelques erreurs, il a ajouté : a Celui qui écrit ceci en sait peut-être plus que le P. GrifTet, et n’en dira pas davantage. » Mais son éditeur moins discret, lui attribua dans une note l’opinion que le masque de fer était un frère aîné de Louis XIV.
3. Fouquet (Nicolas), vicomte de Melun et de Vaux, né à Paris en 1013, acheta la charge de procureur général au Parlement en 1650, et devint surintendant des finances en 1653.
4. Duplessis-Guenégaud perdit, par suite d’un arrêt de la chambre de justice alors établie, une partie de ses grands biens ; il mourut en 1676.