‹ Sicle de Louis XIVChapitre 302 sur 447 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins lui avaientcoûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ trente-cinq ^ Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut renfermé dans ces jardins immenses, plantés en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de l’Europe Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous du médiocre après celles de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud, étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison^, cette dépense de dix-buit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut irrité^. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles : Quo non ascendam ? Où ne monterai-je iioint ? Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert^. La fête fut au-dessus de celles que le cardinal Mazarin avait données, non-seulement pour la magnificence, mais pour le

» homme en qui je plaçai toute la con- » fiance possible. « Mais Fouquet, quoique averti par le roi, ne se corrigea pas; il lui donnait des états de dépenses qu’il grossissait, et des états de revenus qu’il diminuait; Colbert, tous les soirs, en faisait voir au roi les faussetés. Cette épreuve détermina Louis XIV à faire arrêter Fouquet. »

[Mémoires de Choisy.)

1. « Les comptes qui le prouvent étaient à Vaux, aujourd’hui Villars, en 1718, et doivent y être encore. M. le duc de Villars, fils du maréchal, confirme ce fait. 11 est moins singulier qu’on ne pense. Vous voyez, <ians les Mémoires de l’abbé de Choisy, que le marquis de Louvois lui disait, en lui parlant de Meudon : « Je suis sur le quatorzième million. » (Note de Voltaire.)

2. Vaux-le-Vicomte , aujourd’hui Vaux-le-Praslin , est à une lieue de Melun. M. H. Martin dit que Fouquet y dépensa non pas 18 millions, mais 9 (près de 18 aujourd’hui, et peut-être Ao en valeur relative); il ajoute que les matériaux étaient de mauvaise qualité ; sous 'un mince revêtement de

pierre de taille, on a trouvé de mauvaises pierres mal cimentées : comme Fouquet volait, il était volé.

3. Vaux était comme un Versailles anticipé ; Fouquet avait Levau pour architecte, Le Brun pour peintre, Le Nôtre pour dessinateur des jardins , Molière et La Fontaine pour poètes, Pcilisson pour secrétaire, Vatel pour maître d’hôtel.

4. Louis XIV put être irrité de l’insolente magnificence du surintendant; mais il fut encore plus irrité de ses vols audacieux, que l’exemple de Mazarin ne justifiait pas, et il savait que Fouquet se proposait de le gouverner, et s’efforcait depuis longtemps, par un système de corruption et de libéralités largement organisé , de se faire un parti puissant, à l’aide duquel il pourrait même soutenir la guerre civile.

(Voir P. Clément, Vie de Colbert, et Chéruel, Procès de Fouquet.)

5. Voltaire, qui puise ici dans les Mémoires de Choisy, aurait dû dire :

« Mais les courtisans n’ont remarqué que depuis sa disgrâce qu’on y voyait aussi partout des serpents et des couleuvres qui sifflaient après l’écureuil. »

goût. Oa y représenta pour la première foi les Fâcheux de Mo> Hère. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres particuliers, que sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête.

Le roi, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que ce monarque, déjà tout-puissant eût craint le parti que | Fouquet s’était fait L '

Il était procureur général du Parlement, et cette charge lui i donnait le privilège d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant de princes, de maréchaux et de ducs avaient été jugés par des commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, laissent toujours un soupçon d’injustice.

Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit que quatorze cent mille francs^. Le prix excessif des places au Parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon que huit cent mille livres.

C’était la Fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux charges de judicaturc. Si c’était un des grands défauts et un des grands malheurs d’un gouvernement longtemps obéré, que la France fût l’unique pays de la terre oû les places de juges fussent vénales^, c’était une suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au Irône, qu’une place de pro-

1. Dans ses Mémoires, Louis XIV a écrit : « La vue des vastes établissements que cet homme avait projetés et scs insolentes acquisitions ne pouvaient manquer qu’elles ne convainquissent mon esprit du déréglement de son ambition... Je ne fus pas longtemps sans reconnaître sa mauvaise foi ; car il ne pouvait s’empêcher de continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places (Belle-Isle, Concarneau, etc.), d’orner des palais, de former des cabales et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu’il leur achetait à mes dépens, dans l’espoir de se rendre bientôt l’arbitre souverain de l’Etat, n

2. Louis XIV et Colbert usèrent d’artitices peu honorables pour décider Fouquet à vendre sa charge; le roi le combla de prévenances et d’égards ; on fit espérer au surintendant le cordon bleu et l’office de chancelier. Quand Fouquet eut offert au roi, pour dépenses secrètes , le pri.x de sa charge :

« Tout va bien, dit Louis XIV à Colbert, il s’enferre de lui-même ; il est venu dire qu’il porterait à l’Epargne tout l’argent de sa charge. » [Mémoires de Choisy.)

3. C’est depuis François I®*" seulement que les charges de^judicature ont été vendues en France.

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ciircm' (lu roi coulât [ilus que les premières dignités de lu couronne.

Fouquet, pour avoir dissipé les linancos de l’État, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans Tàme^ Ses déprédations n’avaient élé que des magnificences et des libéralités (1661). Il fit portera l’Épargne'^ le prix de sa charge, et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris Leroi lui fit des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur. Elle n'est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. 11 parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dés qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et cela prouve qu’il en méritait. L’illustre de Sévigné, Pellisson, Gourville, Scudéri, plusieurs gens de lettres^ se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu’ils lui sauvèrent la vie^.

1. C’est un jugement un peu trop indulgent. Fouquet pour établir et assurer son pouvoir, avait répandu dans les mains avides des puissants l’or extorqué aux privations des misérables ; il était sans frein dans ses voluptés comme dans ses ambitions; quoique prodigue par nature, il était surtout libéral et magnifiqiLe par calcul, par intérêt, et non par grandeur d’âme.

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