‹ Sicle de Louis XIVChapitre 308 sur 447 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Saint-Évremond, aüaclié au suriiitondanl, fui enveloppe dans sa disgrâce. Colbert, qui cliercliait partout des preuves contre celui qu’il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à du Plessis-Bellière ; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur la Paix des Pyrénées ^ On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer pour un crime d’État. Colbert, qui dédaignait de se venger d’Hesnault, homme obscur, persécuta dans Saint-Évremond^, l’ami deFouquet qu’il haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait longtemps contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.

Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et philosophe. Le marquis de Miremond son ami, me disait autrefois à Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrâce, et que Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce ; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à Londres.

Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur général^, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l’État.

La cour devient le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fis.sent oublier celles de Vaux.

1. Madame du Plessis-Bellière était l’amie la plus dévouée de Fouquet, celle qu’il avait surtout chargée de ses intérêts dans le cas d’une disgrâce. Parmi les papiers qn’on saisit chez elle, au moment de l’arrestation de Fouquet, on en trouva du maréchal de Créqui, et parmi ceux-là une lettre écrite par Saint-Evremond, qui lui développait, dit Saint-Simon, les replis du cœur de Mazarin, et qui ne fit pas une comparaison avantageuse de la conduite et de la capacité du ministre avec celles du premier ministre espagnol.

2. Saint-Evremond était né en 1613,il mourut en 1703, et fut enterré à Westminster. Saint-Simon dit «qu’il employa longtemps tous ses amis pour obtenir son pardon ; la permission de

revenir en France lui fut constamment refusée. Elle lui fut offerte vingt ou vingt-cinq ans après, lorsqu’il n’y songeait plus... Il ne se soucioit plus de sa patrie ; il ne jugea pas à propos de changer de vie, de société, de climat, à soixante-douze ans. » Dans ses OEuvres, publiées après sa mort, on trouve plusieurs morceau.x remarquables : Observations sur SalLuste et Tacite^ Réflexions sur le génie du peuple romain, etc. C’était un homme d’esprit et un philosophe épicurien.

3. Colbert, par une modestie prudemment calculée, se contenta des titres les plus simples ; d’abord intendant et conseiller au conseil royal des finances, il n’eut le titre de contrôleur général qu’en

Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands Jiommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes ^ Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui parlaient, flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit : « Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis, » n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait '2.

La goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine-mère, Anne d’Autriclie, commençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d’Angleterre, bellesœur du roi, apporta à la cour les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par la lecture de bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de l'Europe avait l’idée Madame avait tout l’esprit de Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs.

Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces co-

1 . O Sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étaient alors les plus forts de l’Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs. Le roi profita infiniment d’avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes avaient le plus d’esprit, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages.» ( Saint- Simon.)

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