SUITE DES PARTICULARITÉS ET ANECDOTES
A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut joindre les douceurs de l’amitié ; mais il est difficile à un roi de faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le premier était le marquis de Vardes^ confident du goût du roi pour de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à perdre de La Vallière, qui par sa place devait avoir des jalouses, et qui par son caractère ne devait point avoir d’ennemis. On sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiclie ^ et la comtesse de Boissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du roi d’Espagne, son père. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut trop tard connue; et de Vardes, tout criminel qu’il était, ne fut guère plus puni que les innocents qu’il avait accusés, et qui furent obligés de se défaire de leurs charges et de quitter la cour
1. Le marquis de Vardes, fils de la comtesse de Moret, mestre de camp dès 1646, était en grand renom de beauté, de bravoure et surtout de galanterie.
2. Armand de Gramont, comte de Guiche (1638-1674), fils du maréchal et neveu du célèbre chevalier de Gramont, revenait de combattre les Turcs avec les Polonais. « 11 était à la cour,
comme l’écrivait de Sévigné, tout seul de son air, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes. »
3. Plus tard le roi parvint à connaître la vérité de toutes ces intrigues par les aveux de la comtesse de Soissons.
Le duc et la duchesse de Navailles, qui avaient été forcés de vendre leurs charges et de se retirer de la cour, ne
L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun ^ si connu depuis par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée à son maître.
Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis, et qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui faisait dire aussi: a Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat. »
Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris, ni les soins de la police du royaume ne discontinuèrent pendant la guerre de 1667.
Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux ans. On joua devant lui à Saint-Germain la tragédie de Britann'cus ; il fut frappé de ces vers :
Pour toute ambition, pour vertu singulière.
Il excelle à conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains.
Dès lors il ne dansa plus en public, et le poète réforma le monarque. Enfin, en 1675, de La Yallière ^ embrassa la ressource des âmes tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse^. Elle se fit carmélite à Paris, et persévéra. Se couvrir
furent pas rappelés ; le roi se contenta de donner au duc le gouvernennent d’Aunis, la Rochelle et Brouage. La comtesse de Soissons fut reléguée en Champagne ; de Vardes fut enfermé à la Bastille, puis à la forteresse de Montpellier ; au bout de deux ans il fut exilé dans son gouvernement d’Aigues-Mortes, et ne put paraître à la cour qu’en 16S3.
{. Nompar de Gaumont, comte de Lauzun (1633-1723), cadet de Gascogne, sans aucun bien, vint à la cour sous le nom de marquis de Puyguilhem, fut introduit par le comte de Guiche, son parent, auprès de la comtesse de Boissons, et fut bientôt traité eu favori par Louis XIV.
2. Françoise-Louise de la Baume Le Blanc fut* créée duchesse de La Yallière, en 1667. Après s’ètre retirée une première fois chez les bénédictines de Saint-Cloud, puis au couvent de Sainte- Marie à Cha illot, en 1671, elle quitta publiquement le roi, au mois d’avril
1674, fit profession chez les carmélites du faubourg Saint-Jacques, le 3 juin
1675. — Elle était née en Touraine (1644', et mourut en 1710. — Bossuet eut beaucoup de part à sa conversion; il écrivait au maréchal de Bellefonds : O Elle ne respire plus que la pénitence; et sans être effrayée de la vie qu’elle est prête à embrasser, elle en regarde la fin avec une consolation qui ne lui permet pas d'en craindre la peine. Cela me ravit et me confond. Je parle, et elle fait ; j’ai les discours, elle a les œuvres, d Le jour où la reine lui donna le voile noir, Bossuet prononça l’un de ses plus beaux discours. « Elle fit cette action, dit M“« de Sévigné comme toutes les autres de sa vie, d’une manière noble et toute charmante. Elle était d’une beauté qui surprenait tout le monde. »
3. M=^^de La Vallière ne se démentit pas un seul instant pendant ces trentesix années de pénitence austère ; il fallut une courageuse persévérance pour racheter ainsi les erreurs de ses premières années.