CHAPITRE XXVI
La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume.
Nous avons déjà remarqué qu’à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère, pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie ^ qui séduisit toute l’antiquité ; et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses^. Le Sage, la Voisin et la Vigoureux s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants, qui étaient en trèsgrand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils faisaient voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du ridicule dans eux et dans la chambre ardente.
La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable ; elle répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’État. L’interrogatoire ne fut guère poussé plus loin.
L’affaire de la comtesse de Soissons* et du maréchal de Lu-
» de prise de corps, et qu’elle parut » devant les juges avec tant d’amis ,
» qu’elle n^avait rien à craindre, quand V même elle eût été coupable. » Tout cela est très-faux ; il n’y eut point de décret de prise de corps contre elle, et alors nuis amis n’auraient pu la soustraire à la justice. »(Note de Voltaire.)
1 . Gharlatanerie, imposture ; Charlatanisme, artifices du charlatan.
2. Henri de Boulainvilliers (1658- 1722), O le plus savant gentilhomme du royaume dans l’histoire, a dit Voltaire; ses écrits, qu’il faut lire avec précaution, sont profonds et utiles. » C’est le défenseur érudit et paradoxal du système féodal : philosophe sceptique, il croyait aux absurdités de l’astrologie judiciaire et se mêlait de prédire l’avenir; ce qui fit dire au cardinal de Fleury qu’il ne connaissait ni le passé, ni le présent, ni l’avenir.
3. La duchesse de Bouillon, malgré les dépositions mensongères de Le Sage, n’était coupable que d’une vaine
SIÈCLE DE LOUIS XlV. — G(
curiosité, comme on peut le voir par les lettres de M“>e de Sévigné (31 janvier 1680). « La duchesse alla demander à la Voisin un peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu’elle avoit, et une invention pour épouser un jeune homme qu’elle aimoit. Ce jeune homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d’une main, et M. de Bouillon (son mari), de l’autre; et de rire. Quand une Mancinc ne fait qu’une folie comme celle-là, c’est donné, et ces sorcières vous rendent cela sérieusement , et font horreur à toute l’Europe d’une bagatelle. »
4. La comtesse de Boissons n’était pas vraisemblablement coupable; mais Louvois et fie Montespan qui la haïssaient, avaient prévenu l’esprit du roi à son égard : « Puisqu’on a donné un décret contre une personne comme moi, dit-elle, on peut bien achever le crime et me retenir au moins toujours en prison. J’aime mieux la clef des champs; je me justifierai dans la suite.» HR. 17,
xembourg lut plus sérieuse. Le Sage, la Voisiu, la Vigoureux et d’autres complices encore étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on appelait la poudre de succession; ils chargèrent tous ceux qui les étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi eut la condescendance de I dire à cette princesse que, si elle se sentait coupable, il lui con- ! seillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était très-innocente, i mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la fin 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vengeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.
François-Henri de Montmorency-Bouteville, duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Montmorency à | celui de la maison impériale de Luxembourg^, déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente, ün de ses gens d’affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient perdus, s’adressa à Le Sage pour les lui faire retrouver. Les papiers ne se retrouvèrent point: ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin.
Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux et plus de quarante accusés ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient assassiné la Dupin par son ordre, qu’ils l’avaient coupée en quartiers et jetée dans la rivière.
Ces accusations étaient aussi improbables qu’atroces. Le maréchal devait comparaître devant la cour des pairs; le Parlement et les pairs devaient revendiquer le droit de le juger : ils ne le firent pas. L’accusé se rendit lui-même à la Bastille, démarche qui prouvait son innocence sur cet assassinat prétendu.
(1679) Le secrétaire d’État Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il tomba très-malade. On l’interrogea le secondjour, et on le laissa ensuite cinq semaines entières, sans continuer son procès : injustice cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un pair du royaume. H voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en plaindre ; on ne le lui permit pas : il fut enfin interrogé. On lui demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour taire mourir le Irère de la Dupin.