CHAPITRE XXVU
douloureuse renicva à l’àge de vingt-six ans, le 30 juin i070 ^ La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmenlail L Cette princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre, Montaigu^, en était persuadé; la cour n’en doutait pas, et toute l’Europe le disait. Un des anciens domesliques de la maison de son mari m’a nommé celui qui (selon lui) donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison, ajoutait-il, élait de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises. » La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée après lequel elle éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort. Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait être empoisonné, puisque ^^|me Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n’est pas plus un venin ^ que la poudre de corail. Il y avait longtemps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le foie^. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut, ni avant ni après cet événement, accusé d’aucune action qui eût de la noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s’il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire.
On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur,
1. Elle mourut au palais de Saint- Cloud que Louis XIV avait donné à son frère.
2. On tonnait la fameuse oraison funèbre de Bossuet, et les paroles saisissantes : « Madame se meurt, Madame est morte ! » par lesquelles il dépei- ^mit cette fin prématurée, rapide, mais non pas aussi soudaine qu’il Ta dit.
3. Lord Montagu osa demander en anglais à Madame si elle croyait avoir été empoisonnée : mais, écrit-il luimême à Charles II, le prêtre qui l’exhortait ayant compris le mot poisoned^ lui dit : « Madame, vous ne devez accuser personne, mais offrir votre mort à Dieu comme un sacrifice. » Aussi ne répondit-elle à l’ambassadeur que par un mouvement d’épaules.
4. « Voy. V Histoire de Madame Henriette d’Angleterre J par M“»« la com-
tesse de La Fayette, p. 187, édition de 1742. (Note de Voltaire.)
5. « Des fragments de diamant et de verre pourraient par leurs pointes percer une tunique des entrailles et la déchirer; mais aussi on ne pourrait les avaler, et on serait averti tout d’un coup du danger par l’excoriation du pajais et du gosier. La poudre impalpable ne peut nuire. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poisons auraient dû distinguer le diamant réduit en poudre impalpable du diamant grossièrement pilé. » (Note de Voltaire.)
6. Les médecins du roi, de Monsieur, de Madame, de l’ambassadeur d’Angleterre et des chirurgiens de Paris, déclarèrent, en présence de lord Montagu, que Madame était morte d’une bile échauffée et d’une colique qu’ils appelèrent choléra-morbus.
pour se venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupa- | ble auprès de Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horri- f l)lo vengeance. On ne fait pas attention que le chevalier de ) Lorraine était alors à Rome, et qu’il est bien difficile à un che- î valier de Malte de vingt ans, qui est à Rome, d’acheter à Paris la | mort d’une grande princesse L ■
Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que j vers ce temps on commença à connaître ce crime en France^. ; On n’avait point employé cette vengeance des lâches dans les : horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, j i ifecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui | adoucissaient les mœurs, ainsi qu’il se glissa dans l’ancienne I Rome aux plus beaux jours de la république.
Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glaser, à rechercher ce qu’on appelle la pierre philosophale^ . Les deux Italiens i y perdirent le peu qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. Soupçonnés, ils furent mis à la Pastille ; l’un des deux y mourut. Exili y resta sans être convaincu, et du fond de sa prison ^ il répandit dans Paris ces funestes secrets qui contèrent la vie au lieutenant d’Auhray et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des poisons, qu’on nomme la chambre ardente.
On crut le crime plus répandu qu’il n’était en effet La chambre ardente fut établie à l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680 ®. Les plus grands seigneurs y furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin, la duchesse de Bouillon''^, et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.
1. L.'i princesse palatine et surtout Saint-Simon ont contribué à accréditer l’opinion d’un empoisonnement, et ils accusent le chevalier de Lorraine, le marquis d’Efûat et le comte de Beuvron. Leurs récits sont peu vraisemblables ; ainsi la princesse palatine se réconcilia elle-même avec le chevalier de Lorraine , ce qu’elle n’aurait pas fait, si elle l’avait cru coupable ; et l’on ne voit pas comment Louis XIV aurait rappelé à la cour le favori de Monsieur, s’il avait été instruit de sa culpabilité par le premier maître d’iiùtel Purnon ; comment plus tard il lui aurait même donné le collier de l'ordre.
2. Il y eut bien des crimes de cette nature au xvi® siècle, à l’époque des Médicis et sous Henri IV; d’ailleurs il y a exagération à dire que la France
i\xi infectée de ce crime; Voltaire luimême se contredit un peu plus loin.
3. C’est-à-dire l’art de faire de l’or, si recherché par les alchimistes du moyen âge.
4. Exili était sorti de la Bastille, vers 1666, et s’était associé à Sainte-Croix pour lui apprendre ces funestes secrets.
5. La Voisin et ses complices eurent bientôt une maison bien montée, avec suisse, laquais et toutes les commodités du luxe.
6. Cette commission fut chargée de faire le procès aux empoisonneurs et aux magiciens ; le peuple la nomma chambre ardente, parce que les crimes qu’elle poursuivait étaient punis par le feu.
7. VHhtoire de Beboulet dit a que » la duchesse de Bouillon fut décrétée