‹ Sicle de Louis XIVChapitre 334 sur 447 · CHAPITRE XXVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVll

quoique l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était pas au-dessus de de Maintenon ; l’impératrice de Russie, Catherine ^ était fort au-dessous ; et la première femme de Jacques II, roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de l’Europe, inconnus dans le reste du monde

Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore- Agrippa d’Aubigné^, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père. Constant d’Aubigné^, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années, tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné, destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique, laissée par la négligence d’un domestique sur le rivage, près d’y être dévorée d’un serpent^, ramenée orpheline à l’âge de douze ans, élevée avec la plus grande dureté chez M“^® de Neuillant®, mère de la duchesse de Navailles, sa parente, elle

1. Catherine, dont l’origine obscure est encore mal connue, devint la femme de Pierre le Grand ; puis, après lui, gouverna la Russie, comme impératrice, de 17-25 à 1727.

2. A peine de retour en Angleterre, le duc d’York, depuis Jacques II, épousa Anne, ûlle du chancelier Hyde, comte de Clarendon ; il la perdit en 1671 ; elle fut la mère de Marie et d’Anne, qui furent reines d’Angleterre.

3. Théodore-Agrippa d’AuBiGNÉ est bien célèbre par ses écrits, son attachement au protestantisme et l’énergie de son caractère.

4. Constant d’Aübigné, vicieux et déréglé, que son père appelait « un fâcheux détail de sa famille, » après un premier mariage malheureux et d’étranges aventures, épousa Jeanne de Cardillac (novembre 1627). Trois ou quatre ans plus tard, arrêté à cause de ses relations avec les Anglais, il fut enfermé au château Trompette, sous la garde de son beau-père, puis, après la

mort de celui-ci, transféré à Niort, où sa femme qui partageait volontairement sa captivité, mit au monde Françoise d’Aubigné, le 27 novembre 1635.

Il obtint sa grâce, et partit en 1639 pour la Martinique avec sa famille ; il y mourut en 1645.

5. « M“® de Maintenon m’a raconté, ditSegrais, qu’étant à la Martinique, à la campagne, et mangeant du lait avec sa mère, un serpent de plusieurs coudées vint pour être de la compagnie.

Elles ne l’attendirent pas; elles s’enfuirent bien vite, et lui laissèrent chacune leur part qu’ii avala. »

6. Recueillie dans la maison de Mme (ie villette, sœur de son père, élevée dans la religion protestante, elle lui fut enlevée par M"*® de Neuillant, qui chercha bientôt à s’en débarrasser, et la mit dans le couvent des Ursulines de Niort; puis sa mère la plaça chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle se fit catholique, après une résistance de deux ans.

fut trop heureuse d’épouser en 1651 Paul Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rue d’Enfer^ Scarron était d’une ancienne famille du Parlement, illustrée par de grandes alliances ; mais le burlesque - dont il faisait profession l’avilissait en le faisant aimer. Ce fut pourtant une fortune pour ]\P^® d’Aubigné d’épouser cet homme disgracié de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien très-médiocre^. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec empressement de la meilleure compagnie de Paris ; et ce temps de sa jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie\ Après la mort de son mari, arrivée en 1660, elle fit longtemps solliciter auprès du roi une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui. Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux mille, en lui disant : (( Madame, je vous ai fait attendre longtemps ; mais vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès devous^.»

Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le rapporter souvent, parce qu’il disait que Louis XIV lui avait fait le même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus.

1. Sortie du couvent à quatorze ans, la jeune Indienne, comme on la nommait, vécut dans la plus grande gêne avec sa mère; elle épousa, après la mort de M“>e d’Aubigné, le poète Scarron, qui depuis longtemps avait été touché de son esprit et de sa pauvreté, à la fin de mai ou au commencement de juin 1652.

2. Scarron n’était pas avili par le burlesque, alors fort à la mode. La maison du poète était depuis longtemps fréquentée par les hommes les plus illustres par leur naissance et leur esprit.

3. Scarron avait été frappé à vingtseptans (1638j de la terrible maladie, dont l’origine est demeurée inconnue, et qui défigura complètement le pauvre estropié, comme l’appelait plus tard celle qui fut sa femme.

4. « Il est dit dans les prétendus Mémoires de Maintenon, tome I, page 216, fl qu’elle n'eut longtemps qu’un même lit avec la célèbre Ninon de Lenclos , sur les ouï-dire de l’abbé de Châteauneuf et de l’auteur du Siècle de Louis XIV. » Mais il ne se trouve pas un mot de cette anecdote chez l’auteur du Siècle de Louis XI Vy

ni dans tout ce qui nous reste de l’abbé de Châteauneuf. L’auteur des Mémoires de Maintenon ne cite jamais qu’au hasard. Ce fait n’est rapporté que dans les Mémoires du marquis de La Fare, page 190, édition de Rotterdam. C’était encore la mode de partager son lit avec ses amis ; et cette mode, qui ne subsiste plus, était très-ancienne, même à la cour. On voit dans l’Histoire de France que Charles IX, pour sauver le comte de Larochefoucauld des massacres de la Saint-Barthélemy, lui proposa de coucher au Louvre dans son lit, et que le duc de Guise et le prince de Condé avaient longtemps couché ensemble. » (Note de Voltaire.)

5. Après la mort de Scarron , la reine-mère lui fit une pension de deux mille livres ; elle put dès lors vivre modestement dans le couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques, et elle continua de voir la meilleure société, fréquentant surtout les hôtels d’Albret et de Richelieu. Mais à la mort de la reine, en 1666, elle perdit sa pension et se trouva dans lâ détresse. Elle allait suivre la princesse de Nemours en Portugal, lorsque la protection de M®® de Montespan fit rétablir sa pension.

Page 1