‹ Sicle de Louis XIVChapitre 338 sur 447 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

doux cent mille francs; le roi fit le reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon qu’elle avait achetée des bienfaits du roiE Elle voulut que le public lui pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde femme du marquis deVillette, depuismadame deBolingbroke, ne put jamais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle avait reproché à sa cousine le peu qu’elle faisait pour sa famille, et qu’elle lui avait dit en colère: « Vous voulez jouir de votre modération, et que voire famille en soit la victime. » Madame de Maintenon oubliait lout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. LeTellier. Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi. Un jour, touché de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la misère du peuple en 1798, misère toujours exagérée, mais qui fut portée réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami à faire un mémoire qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et, en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore, fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau^.

Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service, elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Clioisy rapporte que le ministre Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la veuve Scarron. Si l’abbé de Choisy savait ce fait, madame de Maintenon en était instruite, et non-seulement elle pardonna à ce ministre, mais elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’humeur brusque du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître^.

1. Louis XIV lui avait donné, en 1674, cette terre, située dans le département d’Eure-et-Loir; elle rapportait 15,000 livres: il lui ordonna d’en prendre le nom. Elle la donna à sa nièce, M”« d’Aubigné, en la mariant au fils du maréchal de Noailles; ce domaine est depuis resté à cette famille.

2. Ce fait a été rapporté par le fils de l’illustre Racine, dans la vie de son père, dit Voltaire. — C’est une vieille fable, quoique le fait se trouve en effet consigné dans les Mémoires de Louis Racine. 11 y eut alors quelque refroidissement dans les relations du roi et du poète ; mais la cause fut un assez fort soupçon de jansénisme, comme on le voit par une lettre de Racine à M™«de

Maintenon (4 mars 1698). Racine ne fut jamais disgracié; il reçut alors un appartement à Versailles, fit partie de presque tous les voyages de Marly, et même, six mois avant sa mort, fut invité aux fêtes du camp de Gompicgne, etc. Pendant sa maladie, le roi envoya très-souvent savoir de ses nouvelles ; à sa mort, il le regretta publiquement et en particulier. Quant au piquant récit de Saint-Simon sur la cause de la prétendue disgrâce de Racine,il suffit de dire que c’est à Boileau qu’échappa la fameuse réminiscence de Scarron, et Boileau fut toujours en grande faveur.

3. « Qui croirait que, dans les Mémoires de il/™® de Maintenon^ tome 111,

Louis XIV, épousant Madame de Maintenon, ne se donna donc qu’une compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui faisait sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La dévotion qu’elle avait in.spirée au roi, et qui avait servi à son mariage, devint peu à peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Xoisy plusieurs filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye de Saint-Denis à cette communauté naissante. Saiut-Cyr fut bâti au bout du parc de Versailles en 1686. Elle donna alors à cet établissement toute sa forme, en fit les règlements avec Godet Desmarets, évêque de Chartres, et fut elle-même supérieure de ce couvent L Elle y

page 273, il est dit que ce ministre craignait que le roi ne Tempoisonnàt?

11 est bien étrange qu’on débite à Paris des horreurs si insensées, à la suite de tant de contes ridicules. Cette sottise atroce est fondée sur un bruit populaire qui courut à la mort du marquis de Louvois. Ce ministre prenait des eaux (de Balaruc) que Séron, son médecin, lui avait ordonnées, et que La Ligerie, son chirurgien, lui faisait boire. C’est ce même La Ligerie qui a donné au public le remède qu’on nomme aujourd’hui la poudre des Chartreux. Ce La Ligerie m’a souvent dit qu’il avait averti M. de Louvois qu’il risquait sa vie s’il travaillait en prenant des eaux. Le ministre continua son travail ; il mourut presque subitement, le 16 juillet 1691, et non pas en 1692, comme le dit l’auteur des faux Mémoires. La Ligerie l’ouvrit, et ne trouva d’autre cause de sa mort que celle qu’il avait prédite.

On s’avisa de soupçonner le médecin Séron d’avoir empoisonné une bouteille de ces eaux. Nous avons vu combien ces funestes soupçons étaient alors communs. On prétendit qu’un prince voisin ( Victor-Amédée, duc de Savoie), que Louvois avait extrêmement irrite et maltraité, avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie de ces anecdotes dans les Mémoires du marquis de La Fare, chapitre x. La famille même de Louvois fit mettre en prison un Savoyard qui frottait dans la maison; mais ce pauvre homme très-innocent fut bientôt relâché. Or, si l’on soupçonna, quoique très-mal à propos, un

prince ennemi de la France d’avoir voulu attenter à la vie d’un ministre de Louis XIV, ce n’était certainement pas une raison pour en soupçonner Louis XIV lui-même.

« Le même auteur qui, dans les Mémoires de Maintenon, a rassemblé tant de faussetés, prétend, au même endroit, que le roi dit « qu’il avait été défait la » même année de trois hommes qu’il • ne pouvait souffrir, le maréchal de La B Feuillade, le marquis de Seignelay B et le marquis de Louvois. b Premièrement, M. de Seignelay ne mourut point la même année 1691, mais en 1690. En second Heu, à qui Louis XIV, qui s’exprimait toujours avec circonspection et en honnête homme, a-t-il dit des paroles si imprudentes et si odieuses? à qui a t-il développé une âme si ingrate et si dure ? à qui a-t-il pu dire qu’il était bien aise d’être défait de trois hommes qui l’avaient servi avec le plus grand zèle? Est-il permis de calomnier ainsi, sans la plus légère preuve, sans la moindre vraisemblance, la mémoire d’un roi connu pour avoir toujours parlé sagement? Tout lecteur sensé ne voit qu’avec indignation ces recueils d’impostures, dont le public est surchargé ; et l’auteur des Mémoires de Maintenon mériterait d’être châtié, si le mépris dont il abuse ne le sauvait de la punition. B (Note de Voltaire.)

1. Elle avait réuni à Noisy plusieurs filles de pauvres gentilshommes, qui avaient servi la France, pour les y faire élever de sept à douze ans jusqu’à vingt ans. A Saint-Cyr, le nombre des

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allait soiiveul passer quelques heures; et, quand je dis que l’ennui la déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise ce qu’elle écrivait à Madame de la Maisonfort :

« Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire voir rennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir leurs journées ! ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une fortune qu’oii aurait eu peine à imaginer? j’ai été jeune et jolie; j’ai goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux »

Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin que runiformilé de sa vie auprès d’un grand roi, disait un jour au comte d’Aubigné son frère : «Je n’y peux plus tenir, je voudrais être morte » On sait quelle réponse il lui fit: (( Vous avez donc parole d’épouser Dieu le père? »

A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la recommanda seulement au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de quatre-vingt mille livres^, qui lui fut exactement payée jusqu’à samort, arrivée en 1719, le 15 d’avril. On a trop affecté d’oublier dans son épitaphe le nom de Scarron^; ce nom n’est point avilissant, et l’omission ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être

pensionnaires fut porté à deux cent cinquante. Elle put dès lors déployer dans sa chère maison ce goût et cette faculté de l’enseignement et de la direction, qu’elle avait au plus haut degré, comme on peut le voir dans V Histoire de la maison de Saint-Cyr, par M. Lavallée, et dans \ Histoire de de Maintenon, par M. le duc de Noailles.

1. « Cette lettre est authentique, et l’auteur l’avait déjà vue en manuscrit avant que le üls du grand Racine l’eût fait imprimer. » (Note de Voltaire.) Elle disait avec moins d’élégance et plus d’énergie, en parlant des tracas de Versailles : «J’en ai jusqu’à la gorge!» Regardant à Marly des poissons qui languissaient dans l’eau claire d’un bassin, elle s’écria : « Us sont comme moi, ils regrettent leur bourbe! »

2. « Quel supplice, disait-elle quelquefois, d’avoir à amuser un homme qui n’est plus amusable. »

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