CHAPITRE XXIX
second lieutenant de police qu’eut Paris acquit dans cette place une réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle : aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le ministère ; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant cette place lui ht un bien plus grand nom que le ministère gêné et passager qu’il obtint sur la fin de sa vieL
On doit observer ici que M. D’Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup près, de l’ancienne cbevalerie, qui eût exercé la magistrature. La France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres États, par un reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur dans cette profession
Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, et â Versailles, depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que, depuis les environs du Palais-Poyal et ceux de Saint-Sulpice, il se forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne. Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts^; de sorte qu’un citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole. Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute l’Europe, et, devenu commun, il n’est plus un luxe.
Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardia^,
1 . (( C’a été, dit le Journal historique de Bar&ier, le plus grand g;énie et le plus grand politique de son siècle comparable au cardinal de Richelieu. Il avait la confiance de Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son règne, parce qu’il étoit nécessaire au roi dans ce poste par la connaissance qu’il avoit de Paris ; mais en même temps il avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les ministres et les premiers magistrats. » On sent là l’exagération du bourgeois de Paris égaré par la reconnaissance. Voltaire avait été élevé avec les fils du marquis d’Argenson, au collège Louis-le-Grand, et fut toujours comblé de leurs bienfaits.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — COl
2. Ceci n’est pas parfaitement exact, car dans beaucoup de pays la noblesse exerce les magistratures supérieures, comme à Venise, en Pologne, en Angleterre. Son observation est seulement vraie pour les pays où a dominé le système féodal.
3. On inventa aussi les voitures publiques, appelées fiacres^ qui succédèrent à des voitures semblables à nos omnibus^ dont la première idée est attribuée à Pascal ; il y avait alors trois lignes de carrosses à cinq sous : de la Porte Saint-Antoine au Louvre, de la place royale à Saint-Roch, de la Porte- Montmartre au Lu.xembourg.
pour la sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans i le nobles Dès que le contrôleur général Colbert eut en 1GG4 i la direction des batiments, qui est proprement le ministère des i arts % il s’appliqua à seconder les projets de son maître. Il fallut j d’abord travailler à achever le Louvre. François Mansard^, l’un I des plus grands architectes qu’ait eus la France, fut choisi pour , construire les vastes édifices qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Bernini dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre de : Constantin et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui | venait honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour j pendant huit mois qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de deux mille, et une de cinq cent pour son fils. Cette générosité de Louis XIV envers le Bernin fut en-
1. « Tout ce qui s’éloigne trop de Lulli, de Racine et de Lebrun, disait La Bruyère, est condamné. »
2. « L’abbé de Saint-Pierre, dans ses Annales politiques, page 104 de son manuscrit, dit que '» ces choses prouvent )) le nombre de fainéants ; leur goût )) pour la fainéantise, qui suffit à en- » tretenir et à nourrir d’autres espèces » de fainéants; que c’est précisément » ce qu’est la nation italienne, où ces » arts sont portés à une haute perfec- » tion ; ils sont gueux, fainéants, pa- » resseux, vains, occupés de niaise- » ries, etc. »
« Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n’en sont pas plus justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c’était sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus opulente des républiques. C’était le temps où ITtalie produisit de grands hommes de guerre et des artistes illustres en tout genre ; et c’est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts ont été le plus perfectionnés. L’abbé de Saint-Pierre s’est trompé dans beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n’ait pas secondé en lui les bonnes intentions. » (Note de Voltaire.)
3. François Mansard (1596-1666) est l’auteur de nombreux et estimables ou-
vrages, mais la plupart ont disparu ; son chef-d’œuvre fut le magnifique château de Maisons, qu’il construisit sur les bords de la Seine pour le surintendant des finances, René de Longue! 1. Il ne faut pas le confondre avec son neveu Jules Hardouin Mansard.
4. Bernini (Lorenzo), dit le cavalier Bernin (1598-1680), peintre, statuaire et architecte italien, avait alors une immense réputation, à cause des nombreux monuments dont il avait embelli Rome; on l’appelait le Michel- Ange moderne. Le roi, pour l’attirer à Paris, lui adressa une lettre autographe, et lui fit un accueil princier. Il présenta au roi et à Colbert le dessin de la façade orientale du Louvre, qui fut accepté mais non exécuté. Il mécontenta tout le monde par son excessive présomption, et partit, sous prétexte de la rigueur du climat. On renonça à son plan, qui nécessitait la destruction de tout ce qui existait déjà, et l’on adopta avec empressement les dessins de Claude Perrault. Le Bernin avait fait un buste de Louis XIV, qu’on voit encore à Versailles, où l’on trouve ses qualités, mais aussi ses défauts. La statue équestre, qu’il envoya de Rome, parut d’une exécution si mauvaise que le roi ordonna qu’on changeât la tête, pour la remplacer par celle d’un personnage romain.