CHAPITRE XXX
hatimcnts et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1072, ce qu’il avait voulu d’abord abolir pour jamais : impôts en partit rentes, charges nouvelles, augmentation de gages; enfin ce qui soutient l’État quelque temps, et l’obère pour des siècles
Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le travail industrieux ^ et le commerce : on voit que le roi, possédant très-peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés à percevoir, et également répartis.
Il craignait tellement de livrer l’État aux traitants, que quelque temps après la dissolution de la chambre de justice qu’il avait fait ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil qui établissait la peine de mort contre ceux qui avanceraient de l’argent sur de nouveaux impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effrayer la cupidité des gens d’affaires. Mais bientôt après il fut obligé de se servir d’eux, sans même révoquer l’arrêt : le roi pressait, et il fallait des moyens prompts.
Cette invention, apportée d’Italie en France par Catherine de Médicis, avait tellement corrompu le gouvernement par la facilité funeste qu’elle donne, qu’après avoir été supprimée dans les belles années de Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infesta surtout les derniers temps de Louis XIV.
Enfin Sully enrichit l’État par une économie sage, que secondait un roi aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tête de son armée et père de famille avec son peuple.
1. Impôts en parti. — C’étaient les impôts indirects, comme les aides, les gabelles, que les traitants ou partisans prenaient à ferme, en vertu d’un traité QM parti.
2. Colbert combattit de toutes ses forces la plupart des ressources dangereuses, le système des emprunts surtout, que Louvois soutenait. Lamoignon fit prévaloir l’opinion de Lonvois: «Vous triomphez, lui dit Colbert ; mais croyezvous avoir fait l’action d’un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas, comme vous, qu’on trouverait de l’ar-
gent à emprunter? Mais connaissezvous, comme moi, l’homme auquel nous avons affaire, ses passions pour la représentation, pour les grandes entreprises, pour tout genre de dépenses ?
Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, par conséquent à des dépenses et à des impôts illimités! Vous venez d’ouvrir une plaie que vos petits-fils ne verront pas refermer; vous en répondez à la nation et à la postérité. »
3. Le travail industrieux, c’est-à-dire l’industrie, le travail industriel plutôt.
Colbert soutint l’État, malgré le luxe d’un maître fastueux, qui i prodiguait tout pour rendre son règne éclatant.
On sait qu’après la mort de Colbert, lorsque le roi se proposa | de mettre Le Pelletier* à la tête des finances, Le Tellier lui dit :
« Sire, il n’est pas propre à cet emploi. — Pourquoi ? dit le roi.
— Il n’a pas l’âme assez dure, dit Le Tellier. — Mais vraiment, reprit le roi, je ne veux pas qu’on traite durement mon peuple. )) En effet, ce nouveau ministre était bon et juste; mais lorsqu’en 1688 on fut replongé dans la guerre, et qu’il fallut se soutenir contre la ligue d’Augsbourg, c’est-à-dire contre presque toute l’Europe, il se vit chargé d’un fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd : le facile et malheureux expédient d’emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource. Ensuite on voulut diminuer le luxe, ce qui, dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui n’est convenable qu’à une nation qui paye son luxe à l’étranger 2.
Il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif, qu’on voyait alors en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une preuve de l’abondance, seraient portés à la Monnaie. Le roi donna l’exemple : il se priva de toutes ces tables d’argent, de ces candélabres, de ces grands canapés d’argent massif, et de tous ces autres meubles qui étaient des chefs-d’œuvre de ciselure des mains de Ballin®, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de Lebrun. Ils avaient coûté dix millions : on en retira trois. Les meubles d’argent orfévri* des particuliers produisirent trois autres millions. La ressource était faible
1. Claude le pelletier, conseiller d’Etat, ancien prévôt des marchands, était proche parent des Le Tellier.
Homme de bien, modeste, retiré, dit Voltaire, il fut préféré en 1683 à Gourville et à de Harlai : t II prendroit, comme une cire molle, telle impression qu’il plairoit à Votre Majesté de lui donner, dit le vieux Le Tellier au roi, etc. > Il eut la faiblesse de décrier d’abord l’administration de Colbert, puis il revint aux idées de son prédécesseur, mais sans lumières suffisantes.
Il quitta le ministère et la cour au bout de six ans; il mourut en 1711.
2. Le Pelletier donna sa démission, malgré le roi, et fut remplacé par Phélippeaux de Pontchartrain, alors intendant des finances (20 septembre 1689).
C’est au début de la nouvelle adminis-
tration (14 décembre), qu’on donna l'ordre regrettable dont parle ici Voltaire.
3. Ballin (Claude), né en 1615, mort en 1678, déjà célèbre au temps de Richelieu, mérita d’être mis au rang des plus illustres artistes par la beauté de ses dessins et l’élégance de ses ciselures. Son neveu, du même nom, eut également de la réputation.
4. Orfévri. — Mot rarement employé, dans le sens de travaillé par les orfèvres.
5. Ce n’était pas pour diminuer le luxe, qu’on prit cette mesure, mais pour se procurer le numéraire, dont on commençait à manquer. Louis XIV dut regretter les millions qu’il avait dépensés en achats de diamants. Saint-Simon parle aussi t de tant de précieux meu-