CHAPITRE XXX
eu alors un commerce florissant, un papier de crédit établi et des compagnies solides qui eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise et en Hollande; car, lorsqu’un État puissant ne doit qu’à lui-même, la confiance et la circulation suffisent pour payer : mais il s’en fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait K
Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards, ce qui revient, année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des monnaies.
Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la couronne n’allaient qu’à cent dix-scpt millions à vingt-sept livres, et puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très-peu d’anciens domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une circulation perpétuelle de dettes et de payements. Le roi doit aux citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la couronne.
Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de peines qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut considérer qu’à la mort de François l’Etat devait environ trente mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à présent il en doit plus de quarantecinq millions
Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe
1. Ceci paraît demander quelques restrictions : 1° Il est clair que si l’intérêt de la dette surpasse la totalité des revenus, il est impossible de la payer ; 2® Si la dette a une proportion trèsforte avec le revenu, l’intérêt qu’ont les propriétaires à veiller sur leurs biens diminue ; s’ils sont cultivateurs, les sommes qu’ils .peuvent employer k
augmenter les produits de la terre sont moins fortes ; s’ils afferment, ils sont obligés, pour se soulager d’une partie de la dette, de retrancher sur le profit qu’ils laissent au fermier, et la culture languit; la richesse diminue donc, et l’Etat s’obère de plus en plus. (Note do l’édition de 1785.)