CHAPITRE XXX
denrées est monté à plus du double : c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les honoraires sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur qui reçoit l’investiture de ses États ne paye que ce que ses prédécesseurs payaient du temps de l’empereur Charles IV, au xiv® siècle^; et il n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’Empereur dans cette cérémonie.
Ce qui est bien plus étrange, c’est que, tout ayant augmenté, valeur numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des denrées, cependant la paye du soldat est restée au même taux qu’elle était il y a deux cents ans ^ : on donne cinq sous numéraires ^ aux fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV. Aucun de ce grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché, ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV. S’il le savait, s’il demandait une paye de deux tiers plus haute, il faudrait bien la lui donner : il arriverait alors que chaque puissance de l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se balanceraient de même ; la culture de la terre et les manufactures en profiteraient*.
Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands, et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de servir les grands : aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les finances de l’État soient administrées, la France possède dans le travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable
1. C’est l’empereur Charles IV qui, par la promulgation de la Bulle d’or, en 1354, a établi la constitution de l’Empire, les droits des électeurs, etc.
2. Ceci n’était pas rigoureusement vrai au dernier siècle, et n’est pas plus exact de nos jours ; la paye du soldat n’a pas beaucoup augmenté ; mais on lui a fourni tous les objets nécessaires à la vie. Les réflexions qui suivent ne sont pas non plus d’une grande force ; de nos jours, par exemple, les soldats coûtent plus cher au gouvernement que par le passé, et cependant il y en a
beaucoup plus. Seulement Voltaire a raison de dire que, s’il y avait moins de troupes, les forces se balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en profiteraient. Mais il y a là une question complexe, qui n’est pas encore résolue.
3. En espèces numéraires, en monnaie ayant la valeur fictive de cinq sous.
4. C’est là une supposition de Voltaire, qui ne s’est pas réalisée.
5. Oui, sans doute ; mais ce trésor inestimable a besoin d’être précieuse-