CHAPITRE XXXII
L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma*.
Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, avait prêché assez jeune devant le roi et la reine-mère, en 1662 longtemps avant que le P. Bourdaloue fût connu. Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom à son père, intendant de Soissons, pour le féliciter d’avoir un tel fils.
Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres^, genre d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de Condom : mais ce discours n’était pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine d’Angleterre, veuve de Charles P"", qu’il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C’est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame^,
1. Cette critique n’est pas bien sérieuse. Le texte est une vérité tirée des Ecritures, que l’orateur chrétien développe ou commente. Tout discours n’at-il pas un snjet.^ Tout discours n’a-t il pas plusieurs parties ? Pourquoi un sermon sur une question de morale ou de religion n’aurait-il pas plusieurs divisions, très -naturelles et souvent nécessaires? Voltaire aurait eu raison, s’il avait dit que, dans un sermon comme dans tout autre discours, l’abus est une faute, qu’il ne faut pas diviser ce qui ne doit pas l’étre, ou faire des divisions recherchées, peu naturelles, en dehors du si^t.
2, /fl prêcha dès 1659 le carême dans l’église des Minimes de la Place-Royale; il y excita une telle admiration que la reine voulut l’entendre. Bossuet prêcha
alors le panégyrique de saint Joseph dans l’église des Feuillants, devant toute la cour; puis le carême de 1661, aux Carmélites, en présence des deux reines, enfin Pavent de 1661 à la cour. Depuis lors il se montra pendant dix ans dans presque toutes les chaires de Paris. — Le père de Bossuet était conseiller au parlement de Metz ; l’un de ses frères fut plus tard intendant de Soissons.
3. Bossuet ne se donna pas aux Oraisons funèbres, mais il y excella; ce n’est pas l’oraison funèbre de la reinemère (28 janvier 1667) qui lui valut l’évêché de Condom (13 septembre).
Bossuet avait montré déjà assez de génie I
4. L'oraison funèbre de Madame, Henriette d’Angleterre, fut prononcée à Saint-Denis, le 21 août 1670. Voltaire
enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles ; « O nuit désastreuse! nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt. Madame est morte, etc. » L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs L
Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence. Le même homme quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art oratoire à Fliistoire même, qui semble l’exclure Son Discours sur V histoire universelle^ composé pour l’éducation du Dauphin, n’a eu ni modèle ni imitateurs. Si le système qu’il adopte pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de celte force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l’accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d’une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations.
Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l’antiquité^. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon^, le disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi®, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poème, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre liu-
aurait dû indiquer au moins, même dans cette esquisse, l’admirable oraison funèbre de Condé.
1 . On sait comment Bossuet dut être ému, en retraçant avec tant d’éloquence les derniers moments de cette gracieuse princesse, qu’il avait consolée au moment de la mort, et qui lui donna avant d’expirer un témoignage précieux de son estime et de sa reconnaissance.
2. Le même homme. — L’expression nous semble un peu dédaigneuse, en parlant du grand Bossuet.