‹ Sicle de Louis XIVChapitre 402 sur 447 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

main, morale entièrement négligée clans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d’instruction au duc de Bourgogne et aux autres enfants de France, dont il fut le précepteur, ainsi que Bossuet avait fait son Histoire universelle pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis de Fénelon, héritier de la vertu de cette homme célèbre, et qui a été tué à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire ^ En effet il n’eût pas été convenable que les amours de Calypso et d’Eucharis eussent été les premières leçons qu’un prêtre eût données aux enfants de France

Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de Cambrai®. Plein de la lecture des anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à lui, et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit original : il n’y a pas dix ratures^. Il le composa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend qu’un domestique lui en déroba une copie qu’il fit imprimer. Si cela est, l’archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation qu’il eut en Europe ; mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la cour®.

1. Le marquis de Fénelon, général et diplomate français, servait sous les ordres du maréchal de Saxe, quand il fut tué par un boulet de canon à la bataille de Raucoux, gagnée par les Français en 1746. Il avait publié la première édition complète des Aventures de Télémaque, en 1717.

2. Cependant Fénelon a dit lui-même ; « Je n’ai jamais songé qu’à amuser M. le duc de Bourgogne et qu’à l’instruire en l’amusant par ces aventures, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. »

Il a ajouté : o Je l’ai fait dans un temps où j’étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi me comblait. » (Vers 1694 et 1695). Le cardinal de Bausset pense que Fénelon se proposait d’offrir le livre complet au duc de Bourgogne à l’époque de son mariage. Saint-Simon a dit également :

« C’étaient les thèmes de son pupille, qu’on déroba, qu’on joignit, qu’on publia à son insu. » On sait que la publication de Touvrage est due à l’infidélité d’un domestique, chargé d’en faire une copie; en 1699, la cour fit

saisir les premières feuilles imprimées chez la veuve Barbier; mais l’ouvrage quoique défiguré, n’en parut pas moins sans nom de ville ni d’imprimeur, en

3. Voltaire se trompe sur l’époque de la composition de l’ouvrage, comme la note précédente le démontre suffisamment.

4. Le manuscrit, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale, renferme plus de ratures que n’en compte Voltaire, si on appelle rature un ou plusieurs mots effacés ou remplacés par d’autres : par exemple : Cet antre séparé du sien : — Cette grotte séparée de la sienne. — Narbal, surpris et effrayé, répondit seulement qu’il cherchait cet étranger, et qu’il étoit certainement de l’ile de Chypre : — Narbal, surpris et effrayé, répondit : Je cherche cet étranger, qui est de l’ile de Chypre, etc.

5. Ce n’est pas le Télémaque qui a été cause de la disgrâce de Fénelon. Le livre fut composé vers l’époque où Louis XIV le nomma archevêque de Cambrai (1695). Comme Fénelon l’écrivait plus tard au père Tellier : « Il au-

On crut voir dans le Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste, Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi, quoique, après tout, il soit impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessité L Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l’État et non le ministre.

Les alliés, qui dans la guerre de 1688 s’unirent contre Louis XIV, qui depuis ébranlèrent son trône dans la guerre de 1701, se firent une joie de le reconnaître dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous ses voisins. Ces allusions brent des impressions profondes, à la faveur de ce style harmonieux qui insinue d’une manière si tendre la modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu Les éditions en furent innombrables. J’en ai vu quatorze en langue anglaise Il est vrai qu’après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous et si haï de quelques-uns, quand la malignité humaine a cessé de s’assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût sévère ont traité le Télémaque avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle florissant.

rait fallu que j’eusse été l’homme le plus ingrat pour y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. » Les éditions, publiées en Hollande et ailleurs, sont accompagnées de Remarques satiriques où l’on prétend donner la clef de ce livre en appliquant aux rois et aux principaux personnages de la cour les portraits et les actions de ceux que l’auteur a mis en scène. Mais telle n’était pas l’intention de Fénelon.

1 . La phrase nous semble incorrecte ; il faudrait : il ne soit possible d’avoir chez soi le supei'/lu que par... La pensée ne nous semble pas plus juste ; le peuple peut manquer du nécessaire, et le souverain peut en même temps chercher le luxe et le superflu.

Fénelon disait lui-même de son livre ; « 11 est vrai que j’ai mis dans

ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement, et tous les défauts qu’on peut avoir dans la puissance souveraine; mais je n’en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j’ai voulu tout dire, sans peindre personne de suite. » Sans doute ce livre renferme beaucoup de vues politiques peu conformes à celles du gouvernement de Louis XIV; il y a quelques indications de réformes, mais aussi des pensées chimériques et des détails un peu puérils. On conçoit que Louis XIV ait dit de Fénelon : « C’est le plus bel esprit et le plus chimérique démon royaume.»

3. On a traduit le Télémaque en latin, en grec moderne, en arménien, dans presque toutes les langues de l'Europe.

Page 1