‹ Sicle de Louis XIVChapitre 403 sur 447 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

On peut compter parmi les productions d’un genre unique les Caractères de La Bruyère L II n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un tel ouvrage que du Télémaque^ . Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malézieu, celui-ci lui dit : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis. » Ce livre baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l’ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais oublié®. Le Télémaque a fait quelques imitateurs, les Caractères de La Bruyère en ont produit davantage. Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent que d’écrire un long ouvrage d’imagination qui plaise et qui instruise à la fois.

L’art délicat de répandre des grâces jusque sur la philosophie^ fut encore une chose nouvelle, dont le livre des Mondes fut le premier exemple, mais exemple dangereux, parce que la véritable parure de la philosophie est l’ordre, la clarté et surtout la vérité. Ce qui pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la chimère des tourbillons de Descartes®.

On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître ; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne pouvait être celle de Cicéron : c’était un genre et un mérite tout nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les trois mémoires que

1. La Bruyère (Jean de), mort à Versailles en 1696, a publié son ouvrage en 1688.

2. La Bruyère a commencé par traduire, puis a imité les Caractères de Théophraste, disciple d’Aristote ; il a dit lui-même « qu’il s’est trouvé excité par un si grand modèle, à suivre, selon ses forces, une semblable manière d’écrire des mœurs. »

3. Le livre des Caractères n’a pas baissé dans l’esprit des hommes, parce qu’il dépeint de la manière la plus heureuse non-seulement les contemporains,

mais les hommes, qui ne changent pas selon le cœur et les passions.

4. La philosophie est ici bien clairement avec l’acception du mot science,

5. Bernard le Bouvier de Fontenelle, né en 1657, mort en 1757, à l’âge de cent ans, neveu de Corneille, peut être regardé, a dit Voltaire, avec quelque exagération, comme l’esprit le plus universel que le siècle de Louis XIV ait produit. Voltaire ne parle ici que de son livre, intitulé : De la Pluralité des Mondes.

Pcllisson composa pour Fouquet^ Ils sont dans le même genre que plusieurs oraisons ^ de Cicéron, un mélange d’affaires judiciaires et d’affaires d’État, traité solidement avec un art qui paraît peu, et orné d’une éloquence touchante.

Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la Conjuration de Venise est comparable à celui de Salluste. On voit que l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle et peut-être l’a-t-il surpassé®. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être d’une création nouvelle. C’est là surtout ce qui distingue cet âge illustre; car pour des savants et des commentateurs, le xvi® et le svii® siècle en avaient beaucoup produit ; mais le vrai génie en aucun genre n’était encore développé.

Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’auraient probablement jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie ? C’est pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations : les vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers maîtres d’éloquence*.

Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe; il y a grande apparence que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas développé

Cet homme est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de très-mauvais modèles, quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles étaient estimés; et pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il

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