‹ Sicle de Louis XIVChapitre 408 sur 447 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

penser, à sentir et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient éclairés.

11 y avait très-peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du Cid^ et en 1702, quand Athalie, le chef-d’œuvre de la scène, fut représentée chez Madame la duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la condamner L Le temps a vengé l’auteur; mais ce grand homme est mort sans jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Madame de Sévigné la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qu'on se désabusera bientôt^. Il faut du temps pour que les réputations mûrissent.

La singulière destinée de ce siècle rendit Molière^ contemporain de Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille lui-même avait donné le Menteur^., pièce de caractère et d’intrigue, prise du théâtre espagnol, comme le Cid; et Molière n’avait encore fait paraître que deux de ses chefsd’œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d’intrigue, et même modèle ddntrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie où l’on ait peint ceux que l’on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d’éclat et de dignité qu’avait leur maître. Ceux d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il yen avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air

être, celui-ci les peint tels qu’ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que l’on admire et de ce que l’on doit même imiter; il y a plus dans le second de ce que l’on éprouve dans soi-même, etc. »

1. Cela ne prouverait pas en faveur des progrès du goût; mais cela n’est pas parfaitement exact, comme nous l’avons remarqué page 379, note 5.

2. de Sévigné était pleine d’admiration pour Corneille ; ce qui l’a rendue souvent injuste à l’égard de Racine.

« Ma fille, gardons-nous bien de lui (à Corneille) comparer Racine, sentons-en toujours la différence; les' pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles et jamais il n’ira plus loin (\\\'Andro-

maque. » (Lettre du 16 mars 1672.) Voltaire, remarquons-le, ne lui a pas fait dire, comme on la répété à tort, qu'il passerait comme le café; il dit seulement qu’elle s’est trompée au sujet de Racine comme au sujet du café.

3. Molière (Jean-Baptiste Poqnelin, dit), né à Paris en 1622, mort en 1673.

4. Le Menteur, joué en 1642, est imité d’une pièce espagnole, la Verdad sospechosa, que Corneille appelle, dans sa préface, une merveille; il déclare que, quoiqu’il ait beaucoup emprunté, «il y a peu de rapport entre le français et l’original, » qui fut d’abord attribué à Lope de Vega, et qu’on a reconnu être de don Juan d’Alarcon.

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avantageux et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule

Ce défaut dura longtemps. Molière l’attaqua souvent, et il contribua à défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de l’affectation des précieuses, du pédantisme des femmes savantes^ de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à sor ^ ; on sait assez ses autres mérites.

C’était un temps digne de l’attention aes temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et, puisqu’il ne s’agit ici que des arts, les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes^ au sortir de la conversation d’un Pascal et d’un Arnauld allait au théâtre de Corneille.

Despréaux s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront point sur les Embarras de Paris et sur les noms des Cassaigne et des Cotin ; mais il instruisit cette postérité par ses belles épîtres, et surtout par son Art poétique, où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre

La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes \

1. a Oui, toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu’on prenne pour un caractère agréable de théâtre ? Le marquis aujourd’hui est le plaisant de la comédie; et comme, dans toutes les comédies anciennes, on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. » (Molière, Impromptu de \ersazZfes, scène l*"®. )

2. « Molière, le meilleur des poètes comiques de toutes les nations... Il faut convenir qu’à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables qui e’impriment facilement dans la mé-

moire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartufe, sont écrits comme les satires de Boileau. » (Voltaiie.)

3. Boileau Despréaux (Nicolas), né en 1636, mort en 1711. «Les Satires, a dit Voltaire, appartiennent à la première manière de ce grand peintre, fort inférieure, il est vrai, à la seconde, mais très-supérieure à celle de tous les écrivains de son temps, si vous en exceptez Racine. » Boileau attaquait alors surtout les mauvais écrivains avec l’impétuosité de son âge; plus tard, dans VArt poétique, il a formulé les doctrines littéraires qu’il avait fait prévaloir; enfin, dans ses Epîtres, sa raison brille dans toute sa maturité. »

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