CHAPITRE XXXII
Quinaiilt ^ dans un genre tout nouveau et d’autant plus difficile qu’il parait plus aisé, fut digne d’être placé avec tous ces illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. Il manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux grâces : il chercha en vain toute sa vie à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le véritable éloge d’un poète, c’est qu’on retienne ses vers. On sait par cœur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra d’Italie ne pourrait obtenir^. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore dans toute l’Europe à ceux qui possèdent notre langue et qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poème Armide ou comme Atys^ avec
quelle idolâtrie il serait reçu! Mais Quinault était moderne.
Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas ^ ; mais le duc de Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince.
Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des siècles à venir, il se forma une foule d’esprits agréables,
mort en 1695. « Ses Fables parurent en 1668, 1678, 1679 et 1694; là il est le poëte de tous les temps, de tous les états, de tous les âges. L'enfant s’y amuse, l’homme s’y instruit, le lettré les admire... Il reprend à sa source le vieil apologue de l’Orient, grossi dans son cours par les inventions successives des Grecs, des Romains, des modernes ; il recueille avec soin toutes ces fables, les transcrit, les met en vers; et ce ne sont plus les fables de Vishnou, d’Esope, de Phèdre, de Babrius ; le public leur a donné le vrai nom ; ce sont les fables de la Fontaine.» {Deuogeot ^ JMtérature française.)
1. « Quinault (Philippe), né à Paris en 1637, mort en 1688, célèbre par ses belles poésies lyriques, et par la douceur qu’il opposa aux satires très-injustes de Boileau. » (Voltaire.)
2. Si les satires de Boileau sont injustes, les éloges de Voltaire sont exagérés; Quinault n’est pas sans valeur; ses vers ont de la douceur et de la grâce ; il s’est placé au premier rang dans un genre secondaire, l'opéra, où l’un des mérites de la poésie est de se
plier complaisamment aux exigences de la musique. Mais on a oublié les vers de Quinault, et même on ne les a plus lus, lorsque la musique de Lulli a été oubliée.
3. La Fontaine ne fut pas protégé par Louis XIV ; il avait été l’un des poètes deFouquet, il avait composé les Contes; puis Louis XIV ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce conteur charmant excella. La F’ontaine, d’ailleurs, n’eut jamais l’ambition d’approcher de la cour; mais il eut d’illustres protecteurs, de nobles amitiés, les ^ duchesses de Bouillon et d’Orléans, ‘les Gonti, les Vendôme, M“« de Montespan et les Mortemart, etc. Quand il fut nommé membre de l’Académie française, Louis XIV fit assez longtemps attendre son agrément; enfin il accorda son autorisation, lorsque Boileau eut également été choisi : « Le choix que vous avez fait de M. Despréaux, dit-il à la députation de l’Académie, m’est fort agréable; il sera approuvé de tout le monde. Vous pouvez incessamment recevoir La Fontaine. Il a promis d’être sage. » (1684.)
dont on aune infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des honnêtes gons, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux qu’on ne met pas à côté des Poussin, des j Lesueur, des Lebrun, des Lemoine et des Vanloo. |
Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes 1 percèrent la foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L’un était La Motte Houdard^, homme d’un esprit plus sage et plus étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime. Il donna d’abord de belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt après; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus d’un genre empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs méprisables. Il prouva que, dans l’art d’écrire, on peut être encore quelque chose au second rang^.
L’autre était Rousseau®, qui, avec moins d’e.sprit, moins de finesse et de facilité que La Motte, eut beaucoup plus de talent pour l’art des vers. Il ne fit des odes qu’après La Motte; mais il ! les fit plus belles, plus variées, pl-us remplies d’images. Il égala | dans ses psaumes l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot^. Il réussit moins bien dans les opéras, qui demandent de la sensibilité, dans les comédies, qui veulent de la gaieté, et dans les épîtres morales, qui veulent de la vérité : tout
1. La Motte (Antoine Houdart de), né en 1672, mort en 1731, célèbre, a dit Voltaire, par sa tragédie à’ Inès de Castro, Tune des plus intéressantes qui soient restées au théâtre, par de trèsjolis opéras (qu’on ne lit plus), et surtout par quelques odes qui lui firent d’abord une grande réputation. 11 est aussi connu par ses Fables, et par la part qu’il prit à la querelle des Anciens et des Modernes. Voltaire l’a jugé avec indulgence.
2. Voltaire répond ici aux vers bien connus de Boileau [Art poétique, chant iv) :
Mais dans l’art dangereux de rimer et [d’écrire,
Il n’est point de degré du médiocre [au pire.
3. Rousseau (Jean-Baptiste, né en 1671, mort à Bruxelles en 1741. Voltaire fut l’un des ennemis les plus déclarés de Rousseau pendant sa vie : « Je le
méprise infiniment comme homme, et je ne l’ai jamais beaucoup estimé comme poète. » écrivait-il en 1737. La mort de Rousseau bannit de son cœur tout ressentiment, et il l’a jugé avec impartialité, ici et lorsqu’il a dit ; a De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très-fameux. » Rousseau a perfectionné le rhythme de l’ode française ; c’était un versificateur harmonieux; mais le sentiment, l’inspiration lui ont fait défaut. Il fut banni de F rance pour des couplets, qu’il désavoua, mais dont il était trèsprobablement l’auteur, et il vécut dès lors à Vienne et à Bruxelles.
4. Rousseau n’a pas égalé Racine dans ses psaumes, ni Marot dans ses épigrammes. Voltaire, en voulant rester impartial à l’égard d’un homme qu’il avait haï, méprisé, qu’il n’avait jamais beaucoup estimé comme poète (ce sont ses expressions), s’était montré beaucoup trop indulgent.