‹ Sicle de Louis XIVChapitre 412 sur 447 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

les caractères des liommes peuvent être maniées aussi heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont ces couleurs primitives qu’un grand artiste ne manque pas d’employer.

L’éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout cela devient lieu commun. On est réduit ou à imiter ou à s’égarer. Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce qu’on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les mêmes aventures. Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère L

Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l’histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du jugement et un esprit commun^, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l’exemple de Louis XIV, l’attention de n’employer que les meilleurs artistes. Car on peut, en peinture et en sculpture, traiter cent* fois les mêmes sujets : on peint encore la Sainte-Famille, quoique Raphaël ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter Gmna^ Andromaque, VArt 'poétique, le Tartufe,

Il faut encore observer que, le siècle passé ayant instruit le siècle présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres, qu’on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore pis, de livres sérieux inutiles; mais parmi cette multitude de médiocres écrits, mal devenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une partie des citoyens s’occupe sans cesse à amuser l’autre, il se trouve de temps en temps d’excellents ouvrages, ou d’histoire, ou de réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d’esprits

1. Cette assertion de Voltaire est trop absolue; si les grandes passions tragiques, si les caractères vraiment comiques, si les vérités morales sont en nombre limité, il y a là cependant une matière assez grande pour que le génie puisse la féconder de bien des manières et Voltaire lui-même a donné un sage commentaire à sa pensée, lorsqu’il a dit : « 11 sera difficile désormais qu’il

s’élève des génies nouveaux, à moins que d’autres mœurs, une autre sorte de gouvernement ne donnent un tour nouveau aux esprits. »

2. Un esprit commun. — Voltaire veut dire un esprit ordinaire, des facultés qui ne sont pas le génie.

3. Cette remarque juste et spirituelle peut s’appliquer parfaitement à notre littérature au xvni* siècle et au xix«.

La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l’Europe; tout y a contribué : les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l’éloquence, la méthode dans les pays étrangers ; un Bayle surtout, qui, écrivant en Hollande, s’est fait lire de toutes les nations; un Rapin de Thoyras^, quia donné en français la seule bonne histoire d’Angleterre; un Saint- Évremond^, dont toute la cour de Londres recherchait le commerce ;la duchesse de Mazarin à qui l’on ambitionnait de plaire ; Mme d’Olbreuse devenue duchesse de Zell, qui porta en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L’esprit de sociélé est le partage naturel des Français : c’est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec plus de facilité, de netteté et de délicatesse tous les objets de la conversation des Iionnêtes gens ; et par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments de la vie^.

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